Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


jeudi 3 avril 2014

Gaël Brustier: Penser une reconquête culturelle à gauche



      Penser une reconquête culturelle à gauche — Le bilan des élections municipales est catastrophique pour la gauche. L’évidence est désormais là: les gauches semblent de plus en plus impuissantes à se faire élire, et davantage encore à imposer un agenda propre ou à lutter contre des représentations collectives de droite. Les résultats des élections municipales françaises (et néerlandaises!) de ce mois de mars le démontrent. La gauche française et européenne — radicale ou sociale-démocrate — parlent politiques publiques et bonne gestion quand les droites tirent parti d’un univers d’images, de symboles et de représentations. Il n’est donc pas étonnant devoir le «socialisme municipal» laminé par la vague droitière de ce dimanche. Si l’activité économique est bien au cœur des recompositions de l’imaginaire collectif, celui-ci intègre bien d’autres dimensions comme les questions civiques ou culturelles. Toutes ces dimensions transcendent l'opposition entre social et sociétal. Il est temps de prendre conscience de la multiplicité des champs de bataille où la gauche doit s’engager. Des réponses nouvelles, qui ne peuvent s’entendre que comme une simple négation ou réplique aux thèses des droites, sont urgentes. Là est la clé du sursaut pour la gauche. Faute de quoi, elle risque de disparaître.

      Une des idées persistantes et erronées émanant d’une partie de la gauche consiste à analyser les droites comme les représentantes exclusives des classes dominantes. Cette thèse se heurte à la réalité des faits et à la complexité des mutations culturelles. Que l’on se tourne vers le thatchérisme, le berlusconisme ou le sarkozysme — trois des expressions que la droite a prises sur notre continent —, on constate vite qu’aucune de ces formes politiques n’a bénéficié d’abord de la promotion ou de la mise en place de politiques publiques ou d’une évidente meilleure compétence économique. Et pour cause! Si les droites, dans leur grande diversité, ont su à la fois s’adapter au monde, c’est parce qu’elles ont utilisé un univers d’images, qui fait appel à l’expérience quotidienne de nos concitoyens et qui est bien plus puissant que l’énoncé de mesures techniques ou le descriptif de politiques publiques, si bonnes soient-elles. Les droites ont combiné l’ancien et le nouveau, la nostalgie et l’adaptation au monde naissant…

      L’actuelle mutation du monde, et notamment l’accroissement des interdépendances entre États et individus, laisse croître dans nos sociétés l’idée du déclin. La mutation du monde correspond à la nouvelle phase de mondialisation des échanges, au défi énergétique et environnemental ainsi qu’à la dramatisation des enjeux migratoires. Ce sont ces mutations qui donnent force à l’idée d’un déclin. Cette dernière idée trouve une expression sporadique dans les paniques morales qui sont les véritables et puissants accélérateurs de la recomposition idéologique, sociale, culturelle de nos pays. Les paniques morales contribuent à liquider les consensus hérités du passé – au premier chef le consensus social-démocrate – et portent le spontanéisme droitier que la gauche gouvernementale subit si violemment. C’est ce qui vient de se produire et de provoquer la perte de centaines de villes et d’agglomérations par la gauche.

      Le centre de gravité du monde a donc basculé de l’Atlantique au Pacifique entraînant un profond bouleversement idéologique. Dans ce contexte, le rappel au monde ancien ne suffit pas. Le consensus social-démocrate, basé notamment sur le plein-emploi et la cogestion avec les syndicats, est mort et ne reviendra pas… On ne peut faire abstraction de la puissante matrice droitière qui fonctionne à plein, redonnant désormais localement (d’Hayange à Béziers, de Bobigny à Montceau-les-Mines) sens à un monde en pleine mutation.

      Le succès des droites ne doit qu’à la défaillance de projet et d’imaginaire à gauche. Psalmodier les recettes de 1981 dans le monde de 2014 est un geste aussi impuissant que la soumission aux idées économiques libérales de l’air du temps. Faire plus à gauche pour faire plus à gauche serait inopérant.

      En revanche, définir un autre projet, une autre réponse, donner une autre explication du monde que celles véhiculées par les droites est urgent. L’intérêt des classes populaires n’est pas donné. Il se construit culturellement, idéologiquement, socialement. Ce travail a été abandonné. Les gauches sont en panne de projet, en panne de vision, en panne d’optimisme.

      L’idée que la mutation actuelle du monde amènerait presque mécaniquement à un retour aux recettes antérieures est un puissant frein à la rénovation idéologique de la gauche. L’idéologie de la crise — l’idéologie du déclin — combine des projets, des intérêts, des envies différents. Des gens aux conditions matérielles radicalement différentes adhèrent pourtant à une même vision du monde. C’est à chaque fois la force des droites que de s’insinuer dans l’expérience des gens et de contribuer à lui donner un sens nouveau. Des droites conservatrices aux nouvelles droites populistes, toutes les familles de droites parviennent à capter l’imaginaire collectif, à le façonner ou à en tirer profit. C’est encore ce qu’elles viennent de démontrer lors de ces élections municipales.

      Penser l’hégémonie est devenu un impératif vital pour les gauches. Aussi bien la social-démocratie que la gauche radicale sont dans la nécessité de repenser leur projet et l’imaginaire qu’elles entendent construire dans le monde qui vient. Que l’on ne se trompe pas, le problème n’est ni le Front national ni le retour de Nicolas Sarkozy, le problème c’est la capacité de la gauche à gagner, demain, la guerre culturelle qui est en cours… pour changer le monde.

      © Gaël Brustier, chercheur associé au Centre d'étude de la vie politique, Université libre de Bruxelles, Le Monde, 2 avril 2014.
      © Image: Gnothi seauton / Connais-toi toi-même, mosaïque au Couvent de San Gregorio, via Appia, Rome, 1er siècle.

lundi 17 mars 2014

Françoise Coursaget: Les terres d'Isabelle

      Isabelle Roux est céramiste et artiste plasticienne. On peut la retrouver sur son site.

      Funambule, le travail d’Isabelle Roux maintient ferme l’équilibre fragile entre la perfection idéale et l’humaine imperfection.

      Grande puissance de l’élan, mais toujours légère déformation par rapport à la forme géométrique pure vers laquelle la pièce tend: non pas cercle, mais arrondi mollement incertain. Non pas cône inversé, mais évasement, presque symétries, faux-plats, courbes doucement changeantes. Plus l’hésitante régularité des gravures. Flammées à peine. Pigments délicats soufflés à la pipette, révélés seulement parfois. Vie.

      Aucun geste lisible dans le travail d’Isabelle Roux ne semble arrêté. Fugues qui s’élèvent et continuent à s’élever sous le regard. Incertitude des bords si fins qu’ils semblent fondre diminuendo. Suite invisible suggérée qui élève le cœur du regardeur.

      Chant des baleines. Ultrasons que l’on n'entend pas mais que l’on sent. Dialogue. Invitation contemporaine, comme on l’a dit, à suivre la ligne, à la poursuivre dans le vide, mais aussi dialogue avec les voix si lointaines et pourtant parfaitement claires des céramiques coréennes préhistoriques.

      Et dialogue plus sourd avec la nature. Terre. Pièces presque noires au trou profond qui fait un peu peur. Matrice et mort. Lumière et ombre. Pièces qui vivent dans les herbes. Sous la glycine, avec le thym. Au bord de l’eau. Au pied des montagnes. Sous la neige. On n’en finit pas.

      Conversation encore des pièces entre elles. Air de famille. Grand air. La petite carrée aux angles pointus dit quelque chose à la grande ronde. La faiblesse de la presque effondrée informe la plus raide. Les grandes stèles de porcelaine bossues, lacunaires, blanches du deuil japonais, s’enroulent tant bien que mal sur elles-mêmes, comme pour lécher leurs plaies, mais se consolent aussi de leur déchirement en s’inclinant légèrement les unes vers les autres. Forêt d’Ents.

      Pour les aventuriers, les céramiques d’Isabelle Roux sont à découvrir comme de nouvelles terres pleines de secrets. 

      © Texte: Françoise Coursaget. Photographie: Poterie H: 48cm, L: 62cm,  Michel Dieuzaide.

vendredi 21 février 2014

Pierre-Louis Rémy: La gauche pour la famille



    La gauche ne doit pas laisser les valeurs familiales à la droite. — Les enquêtes d'opinion année après année, comme l'expérience quotidienne de chacun, en témoignent, la famille est la valeur préférée des Français. Il faut s'en réjouir, car la famille est un espace privilégié de solidarité. C'est également le premier lieu de construction de repères pour l'enfant. Que serait aujourd'hui notre société, si ces deux fonctions essentielles venaient à se tarir?

      Comment, dès lors, ne pas être atterré de la façon dont la famille est traitée, aujourd'hui, dans le débat politique? Le discours politique de la gauche comme les initiatives législatives du gouvernement sont, tout entiers, tournés vers les «nouvelles familles»… laissant la droite se poser en défenseur généraliste de la famille, alors même qu'on chercherait, en vain, dans les années récentes où elle a exercé le pouvoir, une réelle impulsion au service des familles.

    La question de la procréation médicalement assistée (PMA) pour les femmes homosexuelles occupe le devant de la scène des discours et des commentaires, que ce soit pour la mettre en avant ou pour la rejeter, comme si c'était un des sujets les plus urgents et importants d'une politique familiale.

    La famille traditionnelle, un père, une mère et leurs enfants, apparaît presque comme un vestige du passé, bien éloigné de la modernité, que chacun est invité à prendre pour idéal. Et pourtant elle représente encore la situation très majoritaire dans notre pays: plus des trois quarts des enfants vivent avec leurs deux parents.

    Bien sûr, il était juste de donner aux couples, quelle que soit leur orientation sexuelle, des droits équivalents à la mesure de leur engagement réciproque; bien sûr, il est nécessaire de donner aux familles recomposées un cadre juridique qui assure le meilleur intérêt de l'enfant; bien sûr, il faut lever l'anonymat pour permettre aux enfants nés sous X d'avoir accès à leurs origines; mais cela constitue-t-il le cœur d'une politique familiale, d'une politique familiale de gauche?

    Comme j'aimerais que la gauche nous parle de la famille, en reprenant les termes du préambule de la Convention internationale des droits de l'enfant: la famille, unité fondamentale de la société et milieu naturel pour la croissance et le bien-être de tous ses membres, et en particulier des enfants.

    Comme j'aimerais qu'elle souligne son rôle essentiel de solidarité et d'éducation. Comme j'aimerais qu'au cœur de la politique familiale de la gauche il y ait ce souci de reconnaître et d'aider les familles, toutes les familles, dans leur fonction éducative. Ce pourrait par exemple être un élément du pacte de responsabilité d'encourager les entreprises à favoriser l'articulation entre vie professionnelle et vie familiale, avec la même vigueur qu'est mise en avant l'égalité hommes-femmes.

    Comme j'aimerais que la gauche se rappelle que, chaque fois que c'est possible, et c'est heureusement la situation la plus fréquente, un enfant est heureux de vivre avec les parents qui l'ont engendré, ce qu'exprime également la Convention internationale des droits de l'enfant dans son article 7.

    Comme j'aimerais que la gauche ose dire que la famille traditionnelle reste la référence, même si, naturellement, il faut adapter le droit et la politique de la famille à la diversité des situations familiales, dans l'intérêt de l'enfant.

    C'est ce que nous avons essayé de faire à la délégation interministérielle à la famille, sous l'autorité de Martine Aubry, sous le gouvernement Jospin, avec le souci prioritaire d'aider les familles dans le concret de leur vie quotidienne. C'est, je crois, ce que souhaitent un grand nombre de nos concitoyens, en particulier de beaucoup de ceux qui se reconnaissent dans la gauche. C'est le sens profond d'une politique de gauche, qui ne discrimine personne et qui s'adresse à tous. — Pierre-Louis Rémy, ancien délégué interministériel à la famille (1998-2000). Publié dans Le Monde du mercredi 19 février 2014.

    © Photographie: Caisse d'Allocations Familiales de Paris.

lundi 17 février 2014

Nadejda Tolokonnikova (2): Le «petit peuple»



    Pendant ma détention, j'ai croisé à maintes reprises ce soi-disant «petit peuple» qui, comme on nous l'a souvent dit et répété, serait prêt à embrasser le nombril de Vladimir Poutine et détesterait les Pussy Riot et autres sodomites.

    Il s'est avéré que cet amour pour Vladimir Poutine a été inventé par l'appareil de Vladimir Poutine tout comme la haine contre les Pussy Riot. Une multitude de gens sont irrités par la gouvernance de Poutine, son irrépressible soif de pouvoir et son manque d'appétit pour de réels changements positifs pour les Russes.

    Il y a beaucoup moins d'authentiques staliniens exaltés en Russie qu'il n'est convenu de le croire. Les Russes aimeraient qu'on les respecte en tant qu'êtres humains, qu'on soit à l'écoute de leurs besoins et de leurs valeurs. Et ce «petit peuple», créé de toutes pièces par la télévision fédérale conservatrice, juge en fait avec lucidité et ironie la gouvernance de Poutine. Et ce petit peuple est prêt à soutenir et même à respecter celles qui ont réussi à se moquer de ce Poutine par la bouffonnerie, bouffonnerie si grande qu'elles en ont pris pour «deux ans» de camp. Ils ont eu beau bourrer le crâne du petit peuple à travers les médias fédéraux, celui-ci ne croit pas que tout va pour le mieux dans la nation.

    Il ressent dans sa chair que tout va mal. Le seul problème est que les gens ne disposent pas de méthode pour se plaindre que tout va mal. Le problème, c'est que dans le «monde de la vie», il n'existe pas de réelles voies de contestation. Il n'y a pas de bouton sur un tableau de bord qui permettrait de manifester son mécontentement envers le travail des fonctionnaires.

    Et comme ce bouton n'est pas disponible, alors, la contestation se cantonne chez le Russe dans le domaine de la métaphysique. Parce que celui qui ose s'exprimer contre le système administratif actuel est pris pour un kamikaze. On le considère, qui comme un fol-en-Christ, qui comme un fou, qui comme un radical et un ermite. C'est pourquoi la politique en Russie procède toujours un peu de l'art et toujours de la philosophie. Cette situation est romantique, mais mal commode. Elle est mal commode en tout premier lieu pour l'État.

    Les gens vivent dans l'attente de l'Apocalypse politique. Sachez que nous pourrons un jour nous retrouver du même côté des barricades, m'a dit un membre de la milice dans une des prisons de Mordovie. Je tente d'ironiser: par curiosité, de quelle façon, avec vos épaulettes sur votre uniforme? Mais le milicien est déjà dans le registre de la sincérité, et la causticité ne l'atteint pas, il croit en ce qu'il dit. Tout simplement. Je n'ai pas prêté serment d'allégeance à l'État. Je ne leur dois plus rien. Je vais me débarrasser de mes épaulettes et partir avec vous. Quand? Quand ce sera l'émeute. L'impitoyable rébellion russe.

    Et c'est toujours comme ça avec les Russes. Une de mes compagnes de cellule, une ancienne juge d'instruction, a eu la révélation au moment du procès des Pussy Riot, de l'avènement de ce qu'a évoqué Jean l'Evangéliste pour nettoyer la Russie de la souillure poutinienne. Toute plaisanterie mise à part, c'est une vision très typiquement russe de la manière dont doit se passer une protestation politique.

    Nous attendons le Messie, nous attendons un prophète. Attendez les gars, c'est tout de même bien plus facile que ça. Laissez la métaphysique pour créer un bon cinéma russe. Le gouvernement, ce sont des fonctionnaires, des employés de bureau que nous payons. Ce ne sont pas nos maîtres. Pas de transcendance. Pas la moindre.Le commandant du camp n'est pas notre «maître», comme on l'appelle maintenant. C'est un fonctionnaire, dont le devoir est d'agir conformément à la loi, et on peut porter plainte à tout moment contre ses agissements. Et si cette plainte est fondée, le fonctionnaire perdra sa place. Et ce n'est que justice.

    Avec notre organisation «Zone de droit», nous sommes en train de créer une instance de protestation dans les camps. En premier lieu, dans les camps de femmes, puisqu'elle n'y existe pas. Nous apportons notre soutien à ceux qui sont prêts à se battre pour leurs droits. Nous procurons des informations, des avocats, et cette marge de sécurité que confère un contrôle public.

    Nous commençons par les camps, mais nous sommes persuadés que, si nous aidons les condamnés à trouver un moyen légal pour protester contre leur asservissement, alors, nous pourrons également faire beaucoup plus pour ces nombreux citoyens russes qui veulent exprimer leur mécontentement dans le cahier de doléances du système politique de Poutine, mais qui en sont encore privés d'accès.

    Le Monde, 13 février 2014, traduit par Isabelle Chérel.
    © Photographie: auteur inconnu, tous droits réservés.

dimanche 16 février 2014

Nadejda Tolokonnikova (1): La vie à la colonie pénitentiaire IK-2




    La société Vostok-Service occupe la cent-cinquante-septième place des deux cents entreprises privées les plus importantes dans le monde, d'après le magazine Forbes. Vostok-Service appartient à Vladimir Golovnev, ex-député de Russie unie (le parti de Vladimir Poutine) à la Douma. L'entreprise de Golovnev dépasse les 18 milliards de roubles (379 millions d'euros) de chiffre d'affaires annuel. Sa production représente un tiers du marché des vêtements de travail en Russie. Golovnev dirige le Comité russe pour le renforcement de la responsabilité sociale des entreprises et porte le titre honorifique d'«entrepreneur émérite de la Russie».

    Un rouleau adhésif estampillé Vostok-Service, la marque du commanditaire de la production, est entouré autour de cette lourde matraque de bois familière à toute condamnée en Mordovie. L'administration du camp l'utilise pour frapper les couturières qui ne parviennent pas à atteindre la norme de rendement pour une journée de travail d'une durée de seize à vingt heures.

    Grâce au soutien de la matraque Vostok-Service, les femmes produisent 250 tenues de travail par jour et génèrent des revenus faramineux à M. Golovnev. La nuit du 28 au 29 décembre 2013, dans la zone de production de la colonie pénitentiaire IK-2 de Mordovie, une femme est morte. Selon les témoins oculaires, on a retiré son corps du tapis roulant. Cette femme était gravement malade et n'aurait jamais dû travailler plus de huit heures par jour. Mais l'administration du camp a besoin de milliers de vêtements pour Vostok-Service.

    Les détenues travaillent en deux équipes, de trois heures du matin à minuit, et de six heures du matin à trois heures du matin. Sept jours sur sept. Les femmes s'endorment sur leur machine à coudre et se piquent les doigts. Et meurent. Aucune des prisonnières de l'IK-2 ne peut résister efficacement à cet asservissement, dans la mesure où l'administration du camp s'est dotée d'un mécanisme bien huilé de répression de la protestation. Le protestataire est dépouillé de tout. Le camp entier se dresse contre lui.

    Il peut sembler que l'on n'ait rien à perdre dans un camp. Ce n'est pas le cas. Dans un camp, il existe un système très élaboré de privilèges que le prisonnier peut perdre s'il décide de critiquer l'administration. Comme de pouvoir porter son fichu d'une manière non réglementaire, cinq centimètres de plus que la norme. Ou de pouvoir boire du thé à une heure non imposée, à dix-sept heures. Pouvoir se laver les cheveux non pas une fois, mais deux fois par semaine.

    Les détenus tiennent à toutes ces petites choses qui constituent leur ordinaire. La thèse de Marx selon laquelle les travailleurs n'ont rien à perdre, hormis leurs chaînes, c'est n'importe quoi. Paradoxalement, la propension à prendre des risques quand on vit littéralement dans les fers est très faible. Le zek enchaîné est très prudent et craintif.

    Les gens ne protesteront que lorsqu'ils seront convaincus de la réussite potentielle d'un comportement qui s'écarte de la norme. Quand ils auront le sentiment qu'en élevant des protestations, ils ne se condamneront pas à la solitude, à l'incompréhension et à la stigmatisation, mais qu'ils se raccrocheront à quelque chose de bien plus grand que leur sursaut individuel désespéré, à quelque chose qui pourra les soutenir et les protéger dans leurs actes de protestation.

    Cette chose qui peut convaincre une personne que sa révolte est possible, nous l'appelons un institut public de revendications. C'est ce que nous, les condamnées de la colonie IK-14 de Mordovie, et Julia Kristeva appelons «la culture de la rébellion». Les colonies de femmes dans leur ensemble se distinguent par l'absence totale d'instance de revendications. Chez les hommes, des modèles de comportement alternatifs se sont forgés depuis des décennies sous l'effet d'une culture hiérarchique sans failles, relayée par les membres des gangs, pour donner naissance à une «société civile» spécifique aux camps. Dans les camps de femmes, un tel système n'existe tout simplement pas.

    Et l'administration du camp, dont le mot d'ordre est «diviser pour régner», cultive l'atomisation et le cloisonnement de la collectivité. Si un camp d'hommes représentait la France, où les gens sont capables de protester, alors le camp de femmes serait une société post-totalitaire comme la Russie, où l'on préfère avaler toutes les iniquités des fonctionnaires et les rigueurs du régime.

    Le Monde, 12 février 2014, traduit par Isabelle Chérel, suivi d'une deuxième partie, ci-dessus.
    © Photographie: auteur inconnu, tous droits réservés.

jeudi 12 décembre 2013

Lettre 27: automne 2013



    — Nous avons le plaisir d'ouvrir un nouveau dossier thématique: Le cinéma de Marguerite Duras. De nombreux documents et présentations sont déjà organisés. Et une première note sur ses deux entretiens, cf. ci-dessous dossier 13.    — Ensuite, nous continuons nos films, tous archivés sur Youtube dans Notre cinéma © 202 productions. Ici une sixième sélection pour Ralentir travaux visible en plein écran réunira les neuf films constituant le cycle de Venise.

• 25. Venise 1. Crystal Serenity (6'15)
• 26. Venise 2. Cendrillon (4'11)

• 27. 
Venise 3. Requiem pour les galériens (5'39) 
• 28. Venise 4. La nuit, de ton nom (7'32)
• 29. Venise 5. La grande odalisque (18'21, muet)
• 30. Venise 6. Noces marines (5'59)
• 31. Venise 7. L'étoffe du diable (20'12)
• 32. Venise 8. Souvent la foule (13'18)
• 33. Venise 9. La cité interdite (7'21)


Dossiers thématiques modifiés ce trimestre

Notre delta fertile:

Notre cinéma:

15. Penser par images et par sons:
• Table complète des diaporamas.
• Éveline Lavenu complète régulièrement ses albums d'acryliques et gouaches.

16. Les goûts réunis: Nos recettes de cuisine.

17. Édits et Inédits:

    • Plusieurs textes souvent assez longs, publiés ou non, qu'il convient d'imprimer selon les envies, dont on retrouvera la liste en accueil.
    • Une section de notre site est consacrée à notre revue Le cheval de Troie, comportant une présentation, les sommaires intégraux, quelques articles disponibles en lien avec nos actuels intérêts, et des notes de lectures sur quelques livres.

18. Le Théâtre et après. C'est-à-dire à quoi ça sert? Mais aussi après le théâtre, il y aura quoi?


    Dossiers complets: Pour Maximilien Vox — Pour Bruno Dumont — Pour Raphaël Nadjari — Pour une petite histoire de Ralentir travaux.

    Rappel: Parution aux Presses Universitaires de Rennes de notre dernier travail: Frederick Wiseman / Chroniques américaines, dans l'importante collection Le Spectaculaire / CinémaUne page Facebook qui suit l'actualité de cette parution donne tous compléments (filmographie, comment voir les films, essais d'autres auteurs, entretiens, etc.) Nous vous invitons à mentionner votre passage en aimant la page, comme dit Facebook.

    © Photographie: Maurice Darmon: Safari, 2005.

En librairie


      


Liens vers les éditeurs

La question juive de Jean-Luc Godard

mercredi 11 décembre 2013

Venise 9: La cité interdite

    Au terme de ce cycle de quatre-vingt-dix minutes en neuf épisodes, nous sommes revenus à l'Arsenal, là où l'opus 83 avait rendu hommage à la mémoire des marins et des galériens, à l'occasion d'une performance qui ne savait pas trop où elle mettait les pieds. Peu à peu, la cité interdite autour de laquelle s'est bâtie Venise s'ouvre au public, sur ses deux rives. Restera-t-elle encore longtemps le cœur de Venise? Les nouveaux mécènes industriels et financiers ont l'air de vouloir s'en charger.


jeudi 5 décembre 2013

Robert Bresson: Une femme douce, 1969




    Tourné à l'automne 1968, après le triomphe en juin de la droite parlementaire et au plein de la normalisation tchécoslovaque, Une femme douce est le neuvième film de Robert Bresson, sur les treize qu'il tourna durant quarante ans entre Les anges du péché (1943) et L'argent (1983). Il a soixante-sept ans et dans les dix années précédentes — Pickpocket, Le Procès de Jeanne d'Arc, Au hasard Balthazar, et Mouchette dont, pour la petite histoire, Jean-Luc Godard fit une bande-annonce — les moins cinéphiles se surent convoqués à des chefs-d'œuvre. L'opérateur Ghislain Cloquet — de Nuit et Brouillard (1955) d'Alain Resnais à Tess (1979) de Roman Polanski, en passant par Nathalie Granger (1972) de Marguerite Duras ou Guerre et amour (1975) de Woody Allen — avait assuré les splendides noir et blanc des deux derniers films. C'est à lui que Bresson confia son premier film en couleur.

    À partir du négatif original pour la nouvelle sortie de ce film invisible depuis plus de quarante ans, les laboratoires Éclair ont apporté tous leurs soins au filtrage et à la stabilisation de la palette réfléchie entre Bresson et Clocquet. Et, si importante dans le cinéma bressonnien, la bande son a été entourée des mêmes compétences techniques, historiques et artistiques pour que gronde cette circulation, vrillent ces klaxons, crissent ces pneus et ces freins, ceux de la fin des années Soixante.

     Éclats des néons rouges et jaunes, des éclairages publics et des phares des voitures, le film est documentaire des nuits de Paris. Et dans les extérieurs de rues et de parcs, l'automne impose ses délicates transparences et ses ocres soutenus. Plaisirs furtifs du Eastmancolor, puis le monde du magasin d'achats d'objets — prêteur sur gages dans Krotkaïa, la nouvelle de Dostoievski (1876) —, et l'appartement petit-bourgeois du couple sont gris ou beiges, étriqués comme leurs ternes vêtements de confection courante, ou le marron rayé d'une cravate de convention. Longtemps peintre, il fuit la peinture dans ses films: «J'ai horreur du cartepostalisme». De la couleur, Bresson attend qu'elle apporte «une plus grande puissance d'expression ou de conviction de l'image. On peut frapper fort avec la couleur. Mais si la couleur n'est pas juste, alors on tombe dans l'horrible réalité du faux». S'il voulait rejoindre la peinture, le cinéaste ou le photographe que Bresson fut aussi aurait davantage à attendre du noir et blanc: «le vert d'un arbre qu'il suggère est plus proche du vrai vert que le faux vert photographique dans un film en couleur (1)». Autant de garde-fous pour les étalonneurs numériques de la copie neuve.

    En 1986, Thérèse d'Alain Cavalier aura retenu la leçon. Déjà nécessaire pour les blancs des draps et des nappes, la couleur existe pour la terrible tache de sang sur le visage de Dominique Sanda, dix-sept ans et premier film: «Elle paraissait seize ans, Anna, tu te rappelles?». Bresson l'aurait choisie pour le bombé unique de son front, s'il n'avait été conquis par sa voix au téléphone, sans l'avoir jamais vue. Visage indemne et sang rouge sur le trottoir, ineffaçable malgré les serviettes rougies dans la cuvette par l'ultime toilette de la morte sur son lit pliant de quatre-vingt-dix, répudiée dans le salon devant le piano à queue, pour ses nuits de femme douce.

    En amont aussi, Bresson reçoit tout le cinéma. Plans sur les mains et les corps et, à l'opposé de toute idée de flashback, une «confrontation de la mort et de la vie (2)» dans les entremêlements de divers présents, comme déjà on les vit dans Hiroshima mon amour d'Alain Resnais (1959) et L'année dernière à Marienbad (1961), Une femme mariée de Jean-Luc Godard (1964), Shadows (1961 en France) ou Faces (1968) de John Cassavetes, en noir et blanc en effet. Couleur? voilà jumelle l'histoire tout entière de Marnie (1964), triomphe du rouge dans le mariage forcé, vu par Alfred Hitchcock. Et quant aux mots, à l'instant de l'irrémédiable, ils éclatent et se dérobent dans les escaliers et les portes: «En une seconde tout son visage a changé. La douceur a fait place au défi, à la révolte». Reviennent le regard de Camille livrée par son mari Paul à la décapotable rouge de Jeremy Prokosch, puis celui, charbonneux et silencieux, dans le parc de la villa romaine — même œil froid de la femme douce vers son mari dans sa décapotable, noire celle-là, avant de jeter la brassée de marguerites. Camille encore, descendant la cage de l'escalier de leur appartement: «Je te méprise».

    Sidérante rencontre du «Je t'aime je te désire», mot pour mot contemporain dans le livre et le film de Marguerite Duras, Détruire dit-elle (1969): qui rencontre l'autre?    

     Je pense que Bresson a introduit la plus grande nouveauté qu'on pouvait, à l'heure actuelle, introduire dans le cinéma, c'est celle de la pensée. Et cette pensée n'était pas immédiatement apparente. C'est-à-dire que j'étais débordée par le spectacle et, en même temps, je ne pouvais pas mettre le doigt exactement sur ce que je voyais (3).

     Détruire dit-elle où, par l'intercession d'Alissa, son mari Max Thor et un couple conformiste et petit-bourgeois font en quelques heures des pas de géant dans la perception du monde, de la vie, de leurs propres personnes. Ainsi, le promoteur immobilier Bernard Alione est le jumeau de Luc, le mari de la femme douce, tous deux en chemin douloureux vers les lointaines douceur et renoncement à la possession. Ainsi leur découplage entre l'amour et le désir que Dostoievski n'avait pas envisagé non plus: alors que s'aggrave la mésentente, «ce soir-là, comme chaque soir, nous avons tiré de grands plaisirs l'un de l'autre». Ainsi enfin sur l'écran de télévision allumé pour personne, ces images d'archives de l'Adlertag en vue de la «destruction totale» de la Royal Air Force en 1940.

     Après tout, ne suffisait-il pas de se souvenir de La Prisonnière de Marcel Proust, matrice de La captive de Chantal Akerman (2000)? Et pour son premier film, The Shade (1999), Raphaël Nadjari offre aux spectateurs de la fin du siècle une adaptation semblable de la même nouvelle, mais à Greenwich Village, en évident hommage à l'un de ses maîtres en cinéma.

    Ce que les hommes faisaient jusqu'ici de la poésie, de la littérature, Bresson l'a fait avec le cinéma. On peut penser que jusqu'à lui, le cinéma était parasitaire, il procédait d'autres arts. Et qu'on est entré, avec lui, dans le cinéma pur. Et d'un seul (3).

     Duras s'entretenait alors du film précédent, Au hasard Balthazar. Une femme douce est justement ce manifeste, politique, esthétique, c'est-à-dire moral, où Bresson situe le cinéma par rapport à tous les autres arts.

     «Nous irons au cinéma quand tu voudras. Presque pas au théâtre, c'est trop cher», ce sont les premiers mots de Luc au premier matin: «J'ai jeté de l'eau froide sur cet enivrement». Abandonnant pour un soir la télévision, au Paramount-Élysées ils regardent Benjamin ou les mémoires d'un puceau de Michel Deville (1967) que Bresson choisit tard et par commodité puisqu'il était aux catalogues des mêmes producteurs et distributeurs. Mais pas seulement: ce film est alors le dernier gros succès de Mag Bodard, sa productrice, un film séduisant, chatoyant et servi par des vedettes comme Michèle Morgan, Catherine Deneuve, Michel Piccoli et Pierre Clémenti, photographiés par Ghislain Cloquet en costumes du XVIIIe siècle dans un parc splendide, toutes reconstitutions spectaculaires que Bresson refuse pour adapter la «nouvelle bâclée» de Dostoievski: «Je ne me vois pas faisant un film de neige, de troïkas, de coupoles byzantines, de pelisses de fourrure et de barbes (2)».

    Mais on drague trop les femmes au cinéma. Alors Luc se met en chemin et s'affranchit de ses propres règles. Les voilà au théâtre, devant une représentation bruyante et ferraillante de Hamlet. Elle sait la trahison par omission et, au retour, furieuse et sûre de sa mémoire, elle lit le passage (III, 2) coupé par le vulgaire metteur en scène «pour pouvoir crier pendant toute la pièce», où — théâtre dans le théâtre — Hamlet dirige le premier comédien.

    HAMLET, au premier comédien: — Dites vos répliques du bout des lèvres, comme je les ai prononcées moi-même. Si vous les hurlez comme beaucoup de nos acteurs font, j'aimerais mieux donner mon texte au crieur public. Ne sciez pas l'air avec votre main. Car, dans le torrent, la tempête, l'ouragan de la passion il fait toujours user de mesure et acquérir même une certaine douceur.

    Exactement comme Bresson dirigera Dominique Sanda et Guy Frangin. L'une consentante, l'autre contre son gré, il les voulait ainsi.

    Le couple se rend aussi dans trois musées, histoire de dresser l'inventaire d'autres conduites culturelles. Une courte visite au Louvre: «Les Vénus, les Psyché nues qu'elle admirait au Louvre me faisaient plutôt voir la femme comme un instrument de plaisir», au regard de ces mots de Bresson: «Si le nu n'est pas beau, il est obscène (2)». Une galerie d'art moderne où sont exposées des œuvres cinétiques, qu'elle semble seule à apprécier. Le muséum d'histoire naturelle du Jardin des Plantes pour conserver l'animalité dans la grâce: «C'est la même matière première pour tous, mais arrangée différemment pour une souris, pour un éléphant, pour un homme», dit-elle sur une sonate de Mozart en feuilletant un livre d'art, arrêtée sur La blonde aux seins nus de Manet, quelque temps après cette première promenade dans la Ménagerie où il avait forcé sa mise en cage au milieu des rugissements des fauves et des chants d'oiseaux: 

LUI. — Et vous? Que désirez-vous? 
ELLE. — Je ne sais pas. Autre chose, de plus large. Le mariage légal m'assomme.
LUI. — Réfléchissez, des centaines de milliers, des millions de femmes le désirent.
ELLE.— Peut-être. Mais il y a aussi les singes.

    Il faudrait détailler davantage. D'autres séquences questionnent d'autres arts pour entrer «avec lui, dans le cinéma pur. Et d'un seul»: la musique et la littérature par exemple, dans leur fonction d'édification personnelle et d'urgence vitale en même temps que dans leur statut d'objets de consommation: «Elle voulait dire: "Je ne m'attendais pas à trouver en vous un homme instruit"». Lui le Grand prix de Monaco pour bande son tandis qu'elle se prépare à sa joyeuse nuit de noces, ou les courses hippiques à la télévision, elle l'électrophone à même le sol, ce sol où tombent, où sont jetées avec rage ou indifférence les livres et les fleurs. Car le ciel appartient au chant des oiseaux et à l'écharpe de la défenestrée lorsqu'à terre elle aussi, elle n'a plus cru à l'envol.

    Commentant son film (1), Bresson cite Paul Claudel: «Je suis ici, l'autre est ailleurs et le silence est terrible». Une note retrouve opportunément le reste de ce poème, Ténèbres, 1915:

Je souffre et l'autre souffre, et il n'y a point de chemin 
Entre elle et moi, de l'autre à moi point de paroles ni de main.

    Cérémonie secrète, cette scène muette où Luc ramasse la savonnette tombée à terre pour la tendre à sa femme dans la baignoire: pas un mot et les yeux dans les yeux les mains tendues s'évitent. Et secret de tout le cinéma de Robert Bresson: jeu de pistes qu'il faut suivre si nous voulons espérer ramasser une clé. Parmi d'autres car — magie de Bresson, magie de la pensée «non immédiatement apparente» — selon que, personne devant Une femme douce, vous serez seule, accompagnée d'ami de l'un ou l'autre sexe, une ou plusieurs ou à côté de votre conjoint, vous ne serez pas «débordée» par le même film, et votre doigt se posera alors en plus d'un endroit, dont vous finirez par savoir mieux quelque chose.

    Notes.
    1. «Je suis ici, l'autre est ailleurs et le silence est terrible», Bresson par Bresson, entretiens (1943-1983) rassemblés par Mylène Bresson, Flammarion, 2013.
      2. «La confrontation de la mort et de la vie», op. cit.
    3. Marguerite Duras: entretien avec Roger Stéphane, Jean-Luc Godard, Louis Malle et Robert Bresson, Pour le plaisir, ORTF, 1966, «Trouver un truc pour arriver à la vie sans la copier», op. cit.

    © Olga Poláčková-Vyleťalová (1944-), peintre et graphiste alors tchécoslovaque, sur une photographie de Bert Stern: Une femme douce de Robert Bresson, 1969. 

Venise 8: Souvent la foule, 13'19



     Pour ce huitième et avant-dernier épisode, «Souvent la foule trahit le peuple», disait déjà Victor Hugo. Aujourd'hui, Grand Tour au cœur de la Venise populaire. Nous voici en son plein centre, en retrait du Canal de Cannareggio. Qui le peuple, qui la foule?