Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


jeudi 31 juillet 2008

Danny Trom: La promesse et l'obstacle



Après une pause d'un demi-siècle, où ils avaient été préservés par l'aphasie consécutive à l'extermination nazie et l'exaltation d'une Résistance parfois mythique et pseudo-consensuelle, les progressismes européens, dans leurs expressions les plus radicales, sont repris par leurs historiques démons antisémites.
Dans son travail, Une si longue présence (recension de cet ouvrage par Samuel Blumenfeld: L'Exode, version contemporaine et image ci-contre d'un Juif de Djerba, cliquer sur elle pour l'agrandir), Nathan Weinstock avait déjà attiré notre attention sur ce fait que, pendant ce temps somme toute heureux, le monde arabe s'est démuni de la totalité de ses communautés juives, niant du même coup ces piliers de son histoire. Pour aboutir (et sans doute pas y culminer) à l'appel ouvert à la destruction de l'entité sioniste, par le chef d'un État légitime, devant des instances internationales, qui l'ont laissé dire, en ont ainsi simplement pris acte.
Aujourd'hui, le problème juif reprend ouvertement pied en Europe. Non point tant sous sa forme traditionnelle de droite, encore que, chez nos humoristes par exemple, des jonctions s'opèrent qui n'étonneront que les naïfs, mais dans la critique radicale politique et sociale qui — de l'activiste José Bové au pamphlétaire Alain Badiou, penseur autoproclamé — se prend à rêver de nouveau d'un monde, d'une Europe au moins, sans juifs.
Jean-François Lyotard soulignait déjà en 1988 — un an avant la chute du Mur —, dans Heidegger et les "juifs": "Ce qu'il y a de plus réel dans les juifs réels, c'est que l'Europe, au moins [tous mots soulignés par nous, MD], ne sait qu'en faire: chrétienne elle exige leur conversion, monarchique les expulse, républicaine les intègre, nazie les extermine." Autrement dit, dans la réalité de leur vie réelle, les juifs sont frappés, parce que leur simple existence et propension à durer remet cent fois sur le métier les religions sorties du judaïsme, les enracinements obsessionnels au sol et au sang avec leurs cortèges de nationalismes violents, les valeurs posées dans leur soudaine et absolue universalité révolutionnaire et républicaine, quand ce n'est pas la force de la vie et de la pensée même. Toutes provocations que les mondes juifs affirment forcément dans le scandale, ou tiennent simplement présentes, étant donné l'histoire et le contexte dans lesquels ils les produisent et les manifestent, en Europe au moins.
C'est cette jonction renouvelée que Danny Trom questionne dans La Promesse et l'obstacle (la gauche radicale et le problème juif), aux éditions du Cerf, 2007.
Malgré le sous-titre, ce n'est que partiellement un livre sur le problème juif. Bien davantage, il s'agit aujourd'hui de constater que la pointe avancée de la philosophie politique européenne — et non de la soi-disant hauteur sociologique car il n'est pas de sociologie sans lien à l'action et à la philosophie politique, sans présupposés critiques, pris en conscience ou non peu importe — ne se relève pas de la disparition de l'horizon révolutionnaire, en tant qu'il était tracé par une lente maturation historique et porté par des forces sociales et politiques organisées.
Dans son versant social, la critique radicale ne peut que relayer l'expression de la souffrance et des victimes, toute la misère du monde en somme. Et dans son versant politique, elle n'a plus pour projet que l'attente impatiente de l'occasion, fortuite ou improvisée. Et c'est alors que l'extermination nazie leur fait obstacle: les juifs sont coupables de monopoliser toute la souffrance, au point de ne laisser place à aucune mobilisation des affects pour d'autres causes; coupables de sacraliser Auschwitz, de façon politiquement anachronique, cachant — objectivement au moins — leurs connivences avec les ennemis de toujours, le capitalisme et l'impérialisme autres pourvoyeurs de camps de la mort de masse, voire le parlementarisme et sa soi-disant démocratie, confluant en particulier dans le sionisme, jusqu'à devenir en Palestine le nazisme moderne.
L'examen de cette organisation symbolique de la pensée critique contemporaine fait l'importance de ce livre, avec une attention particulière aux mots, qu'ils soient devenus courants aujourd'hui (exclusion, colère, ressentiment) ou qu'ils se donnent des airs plus savants: disqualification, désaffiliation par exemple. D'où viennent de telles pauvretés intellectuelles, à quoi servent-elles, qu'impliquent-elles, que dispensent-elles de penser? Quels héritages ont laissé les marxo-lacaniens et leurs dérives scientistes, des auteurs comme Hannah Arendt, Gilles Deleuze, le tragique collectif Louis Althusser (Alain Badiou, Étienne Balibar, Jacques Rancière, Emmanuel Terray, aux destins nuancés), Pierre Bourdieu, Giorgio Agamben, les penseurs du social, les historiens et sociologues américains et européens, le trop absent Lévinas? Que font les intellectuels inorganiques d'aujourd'hui?
Toutes ces questions finissent toujours par rencontrer l'obstacle d'une histoire singulière et irréductible, qui témoigne de notre inéluctable confrontation aux processus historiques, aux réalités concrètes, au surgissement de la vie. Qui ne peuvent se convertir, s'exclure, s'intégrer, ni peut-être s'exterminer.

Danny Trom: La promesse et l'obstacle. La gauche radicale et le problème juif, éditions du Cerf, collection Passages, 2007. Texte ci-dessus, suivi de la quatrième de couverture.
Nathan Weinstock: Une si longue présence. Comment le monde arabe a perdu ses Juifs (1947-1967), Plon, 2008.

vendredi 18 juillet 2008

Ralentir travaux: le nom




     Nous savons tous que ralentir travaux est le titre d'un recueil collectif de poèmes, issus de "cadavres exquis" de René Char, Paul Éluard et André Breton, paru en 1930 aux Éditions surréalistes, réédité en 1991 et 1995 par les soins de la grande maison d'éditions José Corti.
Seules les trois ‘’Préfaces’’ sont signées par leur auteur. Écoutons Paul Éluard nous dire le pourquoi: «Il faut effacer le reflet de la personnalité pour que l'inspiration bondisse à tout jamais du miroir. Laissez les influences jouer librement, inventez ce qui a déjà été inventé, ce qui est hors de doute, ce qui est incroyable, donnez à la spontanéité sa valeur pure. Soyez celui à qui l'on parle et qui est entendu, Une seule vision, variée à l'infini. Le poète est celui qui inspire bien plus que celui qui est inspiré.» 
On sait moins que, avec ou sans majuscules, ralentir travaux fut, ou est aussi:

     En 1992, le titre d'une œuvre musicale de Johannes Schöllhorn (né en 1962) pour neuf musiciens.
     — Toujours en 1992, le titre d'un essai sur la critique génétique en littérature d'Almuth Grésillon, parue dans la revue Genesis, 1992, n°1 (CNRS).
     — Celui d'une revue poétique créée et dirigée par Bernard Desportes, de 1995 à 2000.

     — Pêle-mêle, outre quantité d'articles qui ainsi se chapeautaient, souvent à défaut d'y ralentir ("Penser vite n'empêche pas de glisser", écrivait déjà Sophocle dans Œdipe roi) ou d'y travailler: les noms d'un éditeur discret dont je n'ai retrouvé jusqu'ici qu'un item; d'un service d'informations sur les entreprises; de l'atelier poétique de Fabula (1), association de chercheurs sérieux en littérature; du site de Yann Houry, professeur de français au collège Gaston-Bachelard de Bar-sur-Aube — de quelle cité peut-on mieux ouvrir des comptoirs sur l'avenir? — beau lieu de soutien aux travaux de ses élèves, créé en août 2007, et véritable école en effet de travail et de patience; ou encore d'un web-blog pédagogique libanais.


     — Enfin, ne rechignons donc pas si, par aventure, nous cherchant, vous trouverez deux bla-bla-blogs au moins du même nom, le premier né en juillet 2007 qui n'a pas cherché plus loin, le second en septembre qui, averti de l'homonymie par les soins de Google-Blogger puisqu'il l'héberge aussi, a simplement (?) ajouté un trait d'union, Vous auriez vite vu que leurs contenus n'ont rien à voir, ni dans l'esprit ni dans l'aspect, avec le vôtre. Sans doute l'occasion de l'inscrire une bonne fois parmi vos signets ou favoris, afin d'éviter d'inutiles détours? (2). Le Monde du 4 avril 2007 m'avait appris que les premiers marins jetaient un rondin par-dessus bord (un log, en anglais), à la poupe de leur bateau. En comptant le temps écoulé pour qu'il s'éloigne, ils estimaient ainsi la vitesse du navire. C'est l'origine du mot blog, contraction de Web-log.
À ce propos, c'est aussi l'opportunité de lire (ou, pour les fouineurs et fouineuses, de relire) ici un texte écrit le 17 avril 2007: Ralentir travaux, pourquoi, pour qui, comment, parmi les premières tentatives de mettre en mots ce qui n'était alors que le début d'un projet. Et plus généralement encore sur ce sujet, dans cette partie Pour une petite histoire de Pour une petite histoire de Ralentir travaux, lieu ouvert mais plus intérieur, où je m'explicite un peu les choses, sans forcément y avoir renvoyé jusqu'ici depuis notre page d'accueil.


     1.
2 février 2009: atelier apparemment supprimé depuis.
     2. Dernier venu, découvert ce 12 juillet 2009: un très joli groupement d'artistes qui montrent discrètement et sans fioritures inutiles quelques-unes de leurs œuvres, sous ce même fort beau titre donc, dans une galerie virtuelle, créée en 2008, à Londres, complétée d'un espace de conversation. Bonne route à ces nouveaux conducteurs sur un réseau à vitesse limitée!

mardi 8 juillet 2008

Edward W. Saïd, l'intelligence



En ces temps réducteurs où les idées ne valent que selon qui les énonce ou selon les services qu'elles rendent dans l'échiquier idéologique, blanches ou noires au gré des alliances; où, contraints à ne plus porter qu'une cause, des hommes et des femmes perdent tout être, la figure d'Edward W. Saïd (1935-2003) émerge à nouveau, avec la publication de
Réflexions sur l'exil (Actes-Sud, 2008). Dans cette cinquantaine d'essais (1967-1999), Edward W. Saïd parle, certes, de son itinéraire, de Jérusalem à New York, n'oublie jamais qu'il est, comme tant d'autres avant lui, un de ces exilés privilégiés pour qui l'éloignement forcé et l'intégration au cosmopolitisme new-yorkais permirent d'être pleinement un intellectuel; il sait que sa raison d'être principale est du côté de la Palestine, et c'est même pourquoi il réfléchit tout autant sur la littérature, l'histoire, la philosophie, la musique: on connaît son engagement auprès de Daniel Barenboïm pour la création de l'orchestre israélo-palestinien West-Eastern Diwan Orchestra. Avant de nous plaindre une fois de plus sur ses approximations à propos de l'orientalisme, ou de vouloir le dépasser — ce qui est le destin des seuls grands, les autres étant tout bonnement oubliés —, commençons donc par refaire connaissance avec cet homme grâce à cette recension de Tzvetan Todorov: Edward Saïd, le spectateur exilé, parue dans Le Monde des Livres du 16 mai 2008, pour nous plonger ensuite dans le livre lui-même.

mardi 1 juillet 2008

Caroline Fourest, femme des aurores




Dans un certain nombre de sites qui font à ce point religion de laïcité qu'ils finissent parfois par nouer de logiques alliances avec d'autres, plus ouvertement intégristes, l'invective arrogante et la morgue railleuse tiennent lieu de raison à l'encontre de Caroline Fourest, dont nous avons déjà pu relayer ici certains textes (Diversité contre l'égalité, et Le cauchemar annoncé de Durban II). Ici, nous apprécions la chercheuse, ses engagements et ses choix, ses interventions dans les médias, et toujours la priorité aux idées et à l'argumentation, son éveil à ce qui change et bouge, son réalisme face à ce qu'elle combat: cette femme écrit pour nous dire toujours son espérance. Alors, nous reproduisons ici un troisième texte d'elle: Notre nouveau maître est oriental, publié le 20 juin 2009 dans Le Monde, qui ne plaira sûrement guère à tous les arrangeurs d'étranges mariages. Tout Fourest est là: quelques vérités sur les immenses tragédies, et pourtant jamais l'apocalypse.

Notre nouveau maître est oriental. — On a pris l'habitude de dénoncer la mondialisation comme une forme d'occidentalisation. Les opposants à l'universalisme vont plus loin en assimilant l'occidentalisation à une forme de colonisation culturelle. Cette rhétorique permet notamment aux régimes autoritaires d'associer des valeurs telles que les droits de l'homme, la démocratie ou la laïcité à l'Occident pour mieux les refuser au nom de l'anti-impérialisme. Cette stratégie discursive pouvait faire illusion tant que la première puissance économique était américaine. Qu'en sera-t-il demain, lorsque nous aurons enfin réalisé que la principale puissance à profiter de la mondialisation ne vient pas d'Occident, mais d'Extrême-Orient?

Plusieurs conflits, notamment ceux qui déchirent l'Afrique, ne sont plus dictés par les intérêts économiques européens ou américains mais chinois. La sinistre "Françafrique" est en passe d'être largement détrônée par la "Chinafrique", du nom d'un livre de Serge Michel et Michel Beuret qui décrit bien cette nouvelle réalité (Grasset). Le commerce bilatéral entre ces deux régions a quintuplé entre 2000 et 2006. On estime à 500 000 le nombre de Chinois vivant en Afrique pour construire routes, hôtels et barrages. C'est ce qu'on appelle déjà "l'aspect positif" de la présence chinoise en Afrique. L'aspect négatif, c'est ce dévorant appétit d'énergie et de matières premières, qui la pousse à faire des affaires avec des dictateurs au détriment des peuples, de la démocratie, de l'environnement et du développement durable. Officiellement, bien sûr, il n'est pas question de domination. La Chine insiste au contraire pour apparaître comme une puissance du Sud et rappelle sa présence aux côtés des non-alignés lors de la conférence de Bandung. Lors des sommets sino-africains, elle revendique un "partenariat stratégique d'un type nouveau", caractérisé par "l'égalité et la confiance réciproque sur le plan politique" et "la coopération gagnant-gagnant sur le plan économique". Autrement dit, elle plaide sans complexe pour un affairisme différentialiste sur le mode: "Nos profits valent mieux que les droits de l'homme."

Sans cette politique, cynique, il y aurait moins de morts au Darfour, plus de démocratie en Birmanie et peut-être un nouveau gouvernement au Zimbabwe. Bizarrement, en dehors de pays cherchant à faire oublier leurs propres victimes, bien peu songent à dénoncer le manque de conscience de cette nouvelle force économique. Surtout pas certains militants se revendiquant d'une conscience anti-impérialiste ambiguë, faite d'admiration pour la "résistance" islamiste et d'une certaine complaisance vis-à-vis de la Chine.

Ceux-là ne militent pas réellement pour un axe Nord-Sud plus juste, ni même contre les effets de la mondialisation ultralibérale. Ils souhaitent surtout prendre une revanche identitaire contre l'Amérique, l'Europe, Israël (voire contre les juifs). Dès lors qu'elle est orientale et non occidentale, la Chine peut donc se permettre de piller l'Afrique ou même de discriminer sa minorité musulmane ouïgour sans risquer d'être rappelée à l'ordre.

Ce positionnement, acrobatique, risque de devenir de plus en plus difficile à tenir. Après une période de domination plutôt discrète, poussée par ses besoins grandissants en énergie et en matières premières, la nouvelle puissance venue d'Extrême-Orient pourrait bien être tentée de passer à la vitesse supérieure. La réussite de ses immigrés suscite déjà de l'hostilité en Indonésie, où le sentiment antichinois est toujours prompt à resurgir. En Afrique, certains peuples grondent contre ces Chinois que l'on voit partout et qui volent leur travail... À terme, ce ressentiment finira peut-être par faire oublier de vieilles rancœurs, comme celle existant entre l'Europe et ses anciennes colonies.

Néanmoins, tant que l'islamisme occupe le théâtre de nos enjeux immédiats, l'opposition Occident/Orient fonctionne comme un écran de fumée. En coulisse, la Chine y a intérêt. Sur un plan économique, l'amertume des pays musulmans vis-à-vis de l'Occident lui permet de décrocher des contrats à des prix qu'elle ne pourrait négocier sans ce contexte exacerbé. Sur un plan plus symbolique, la focalisation sur l'Occident lui permet d'avoir tous les avantages de la puissance économique sans les inconvénients.

Cette situation idyllique ne saurait durer. La Chine réalise que son nouveau statut suppose des devoirs envers la communauté internationale. Sa médiation au Darfour, ses tergiversations au sujet des armes réclamées par Mugabe et le début de transparence lors du séisme au Sichuan sont des signes encourageants. Dans quelques générations, comme toutes les premières puissances, elle aura sécrété ses propres contre-pouvoirs.

En attendant, le nouvel ordre mondial à l'ombre de la Chine promet des heures d'instabilité au détriment des droits de l'homme. Qui aura les moyens de lui tenir tête? Pas la France de Nicolas Sarkozy, si sensible aux intérêts des milieux d'affaires. Lors de son discours sur la politique de civilisation, il a suggéré une diplomatie préférant "la diversité à la démocratie". Une expression qui correspond mot pour mot au credo utilisé par les dirigeants chinois pour revendiquer un monde placé sous le signe du différentialisme et de l'affairisme, et non sous le signe l'universalisme et des droits de l'homme.Caroline Fourest, Le Monde du 20 juin 2008.

© Caroline Fourest, Le Monde du 20 juin 2008.
© Photographie: Pollution au village olympique, Reuters, 2008.