Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


mardi 26 août 2008

Lettre 6: été 2008


— De nos compagnons: Louis Bernardi, toujours sur Carlo Emilio Gadda: Les infidèles ne sont pas toutes belles. Quant à Philippe Méziat, il nous donne un nouveau micro-essai: Les mots du jazz.
Écouter voir: Pour rendre justice à l'immense lyrisme de Gustav Leonhardt, cette Allemande de Christian Ritter au clavecin.
Images: 1. Francesco Angelini nous décroche La Luna. 2. Nos photographies prises au centre de Paris. 3. Un album composé sur Manhattan en 2008, qui continue le travail de Manhattania.
Liber@ Te: 1. Un texte durable d'Antoine Basbous: Jeu de dupes entre la France et la Syrie. 2. Anne Teyssèdre nous explique pourquoi, en matière d'environnement, frugalité non ordonnée n'a pas d'effet. 3. Roger-Pol Droit rend compte d'un ouvrage de Sylvain Gouguenheim, dans Et si l'Europe ne devait pas ses savoirs à l'islam?, à quoi nous donnons une suite, en date du 26 avril 2008: Sylvain Gouguenheim: traductions et trahisons des clercs. Et deux entretiens instructifs avec Sylvain Gouguenheim de juillet 2008. 4. De Caroline Fourest: Le cauchemar annoncé de Durban II et un texte sur la Chine aujourd'hui: Notre nouveau maître est oriental. 5. Une suite, malheureusement, aux persécutions dont Taslima Nasreen fait l'objet. 6. Recensions de Robert Solé: Salwa Al Neimi, un chant de volupté en langue arabe; de Tzvetan Todorov sur l'intellectuel Edward W. Saïd, le spectateur exilé. 7. Un texte de 2003 du grand poète libanais Adonis: Le foulard islamique est un voile sur la vie. 8. Une note de Jérome Gautheret sur Les traites négrières, d'Olivier Pétré-Grenouilleau (Gallimard, 2004).
— Dans Bloc-notes [réparti désormais en différents dossiers, 6 juillet 2010]: 1. Sur des commémorations médiatiques: Mai-juin 1968 valent mieux qu'une messe. 2. Une note sur les poubelles de Naples, ou ce par quoi devrait commencer toute réflexion sur elles. 3. Un claveciniste d'avenir nous arrive en la personne d'Aurélien Delage. (Vous pouvez depuis mai 2009 vous rendre sur le site personnel d'Aurélien Delage). 4. Trop tôt disparu, Dominique Autié nous laisse son bel espace d'expression. 5. Et sur le jugement de Lille: Vierge est la verge. 6. Enfants de l'extermination (suite): un rapport de commission propose l'abandon du caprice du Président, sur les parrainages en CM2. 7. Une synthèse d'orientation autour des lanceurs d'alerte. 8. Durban II (suite) ou le piège de l'islamophobie. 9. Un petit devoir de vacances autour du nom de notre site. 10. Note sur le discours de Barack Obama à Berlin et son texte. 11. Une note sur Danny Trom: La promesse et l'obstacle, la gauche radicale et le problème juif (Cerf, 2007).
— Enfin, sites à fréquenter: 1. Fondation sciences citoyennes. 2. Robert Redeker, Traversées philosophiques: le lire, c'est vouloir toujours donner ses chances à la pensée libre. 3. Le Manifeste des libertés, à l'initiative de Fethi Benslama, dont nous évoquons aussi la proximité.

samedi 23 août 2008

Olivier Pétré-Grenouilleau: Les traites négrières




Nous voulions depuis longtemps rédiger une note de lecture sur l'important ouvrage d'Olivier Pétré-Grenouilleau: Les Traites négrières, Essai d'histoire globale, publié en 2004 chez Gallimard, et l'affaire qui s'ensuivit — à laquelle celle concernant l'ouvrage de Sylvain Gouguenheim ressemble avec en prime, à présent, l'entrée en scène des historiens de renom, qui nous auront donc fait monter d'un cran, pour ainsi dire. Voici que, dans Le Monde du 23 août 2008, Jérôme Gautheret remplit très bien cette tâche. Le mieux est donc, au moins pour l'instant, de reproduire ses lignes:


[...]
Libérer la mémoire «des ravages du "on dit" et du "je crois"
», c'est l'objectif poursuivi par Olivier Pétré-Grenouilleau, professeur à l'université de Lorient et auteur de plusieurs ouvrages sur l'esclavage, lorsqu'il publie Les Traites négrières, en 2004. Le titre même de l'ouvrage a valeur de programme: il ne s'agit pas ici de s'intéresser seulement aux traites occidentales entre le XVe et le XIXe siècle, mais au contraire d'élargir le propos aux traites orientales (l'auteur récuse le qualificatif de «musulmanes»), du VIIe au XIXe siècle, et aux trafics esclavagistes internes à l'Afrique subsaharienne. Se réclamant de ce que les Anglo-Saxons appellent global history, Olivier Pétré-Grenouilleau entend embrasser le phénomène dans toutes ses dimensions (économiques, philosophiques, culturelles), sur trois continents. En rendant accessibles les principaux acquis de la recherche universitaire sur ce vaste sujet, l'auteur bouscule nombre d'idées reçues solidement ancrées: les traites orientales (17 millions d'êtres humains, selon l'évaluation de l'Américain Ralph Austen) ont vraisemblablement fait beaucoup plus de victimes que les traites occidentales (11 millions), elles n'étaient pas plus douces (la vie sur les plantations de Zanzibar était au moins aussi rude que dans les champs de canne à sucre de Saint-Domingue), ni moins inhumaines: la mortalité lors des traversées du désert par caravanes atteignait parfois les 20 %, contre 10 à 15 % selon les époques lors des traversées atlantiques.
Enfin, les traites occidentales ne peuvent pas à elles seules expliquer «l'accumulation primitive» de capital, préalable au décollage industriel de l'Europe: la révolution industrielle n'a pas commencé grâce à la prospérité des colonies.

Appuyé sur une érudition sans faille et une impressionnante hauteur de vue, l'essai est vite remarqué: il est couronné par le Prix du livre d'histoire du Sénat, avant d'être distingué lors des Rencontres d'histoire de Blois. En revanche, la méthode comparatiste employée par l'historien est contestée par plusieurs associations militantes, qui l'accusent de bafouer la mémoire des esclaves et de leurs descendants.

L'auteur, qui se défend de vouloir minimiser l'importance de la traite, aggrave encore son cas dans un entretien au
Journal du dimanche, publié le 12 juin 2005, où il exprime des réserves sur le bien-fondé de la loi Taubira: il fait bientôt l'objet d'une plainte au civil pour contestation de crime contre l'humanité, déposée par le Collectif des Antillais, Guyanais, Réunionnais (collectif DOM).
En plein débat sur l'article 4 de la loi du 23 février 2005 recommandant aux enseignants de souligner le
«rôle positif» de la France outre-mer, «l'affaire» Pétré-Grenouilleau ajoute encore à la confusion. Harcelé, menacé physiquement, l'historien voit planer au-dessus de sa tête une infamante accusation de révisionnisme.

Le
«cas» Pétré-Grenouilleau devient symbolique des effets pervers des diverses lois mémorielles adoptées par le Parlement français, dans la lignée de la loi Gayssot de 1990 punissant la négation des crimes nazis. Plusieurs historiens de renom, dont Pierre Nora, éditeur chez Gallimard des Traites négrières, protestent. Le 12 décembre 2005, ils publient dans Libération l'appel Liberté pour l'histoire s'insurgeant contre les ingérences politiques dans l'écriture historique et réclamant l'abrogation des lois mémorielles, y compris la loi Gayssot. La défense de l'historien porte ses fruits: le 3 février 2006, le collectif DOM, par la voix de son président Patrick Karam, annonce le retrait de la plainte, qui, selon lui, «n'était pas comprise par la société française».

«L'affaire» Pétré-Grenouilleau s'achève, sans jugement: elle aura surtout démontré combien l'histoire de l'esclavage et des traites négrières, dont la mémoire travaille douloureusement la société française, peine à devenir un objet d'histoire comme les autres. — Jérôme Gautheret, Le Monde, 23 août 2008, dans la série Rétrolectures.

Image:
Au Yémen, au XIIIe siècle. Tirée du Maqamat d’AI-Hariri, manuscrit médiéval, cette illustration montre un marché d’esclaves de Zabid, deuxième ville du pays. Le géographe Edrisi affirme qu’ils sont le seul “produit” d’importation.

lundi 4 août 2008

Fethi Benslama, une proximité



Un lien de circonstance, mais singulier et nécessaire, m'unit à Fethi Benslama. Nous nous sommes connus en 1989, quand la chute du Mur nous fit entrer dans cet extraordinaire entre-deux siècles qui prit fin le 11 septembre 2001. Je préparais mon premier numéro du
Cheval de Troie, revue des cultures et littératures méditerranéennes. Fethi Benslama fondait sa revue
Les cahiers Intersignes, dont le projet demeure de traiter de la psychanalyse à l'épreuve de l'I/islam, pour évoquer le titre de l'un de ses ouvrages. Il contribua même à notre revue par un bel article pour notre numéro 3 consacré à Moïse et, pour l'anecdote, nous partageâmes un stand au premier salon de la Revue qui se tint à l'École des Beaux-Arts. Bref, nous étions appelés à nous connaître, justement en ces années-là.
Présenter Fethi Benslama, l'homme et son œuvre, outrepasserait les limites de cette note. Mentionnons que, en 2004, il initia le Manifeste des libertés, dont le but est de fédérer les forces laïques créatrices à l'intérieur du monde musulman. Dans le mouvement, est né un site du même nom, qui continue au quotidien à donner parole et vie à nos frères et sœurs exposés, isolés, en danger. Ainsi, ce site a pu, à sa façon, traiter par exemple de l'affaire Redeker, des caricatures danoises, de la condition des femmes, des libertés de conscience et de culte, de toutes les censures, de la fondation d'une Université des libertés, de problèmes autour de la clinique en psychanalyse, (sujet que sa profession l'amène à approfondir sous des angles inédits, en particulier dans les sens que prennent la parole et les symptômes chez les gens déplacés ou en exil), ou encore des réflexions sur l'histoire et la manière de l'écrire. Et lisons un entretien qu'il donna à Conférences & débats, l'agenda du savoir et des idées, à propos de son ouvrage Déclaration d'insoumission à l'usage des musulmans et de ceux qui ne le sont pas (Flammarion, 2005), dont le Manifeste des libertés évoqué ci-dessus est une première version.
C'est par lui et par ses semblables que passe, comme dirait
Leonardo Sciascia, notre future mémoire. Si la mémoire a un futur.


© Photographie: Ruines de Carthage. Auteur non identifié, domaine public.

vendredi 1 août 2008

Il y a toujours un côté d'humour à l'ombre



Pour Philippe Val,
Charlie Hebdo et quelques principes. — De Siné, nous voudrions rappeler quelques fulgurances passées, que ni ses menaces, ni ses rodomontades, ni son agitation médiatique ne parviendront à effacer. En 1982, quelques jours après l'attentat de la rue des Rosiers, Siné déclarait sur les ondes de la radio Carbone 14: "Je suis antisémite et je n'ai plus peur de l'avouer, je vais faire dorénavant des croix gammées sur tous les murs... je veux que chaque juif vive dans la peur, sauf s'il est propalestinien. Qu'ils meurent!"
Le 2 juillet 1997, Siné écrivait à propos de la Gay Pride: "Loin d'être un empêcheur d'enculer en rond, je dois avouer que les gousses et les fiottes qui clament à tue-tête leur fierté d'en être me hérissent un peu les poils du cul... Libé nous révèle leurs chanteuses favorites: Madonna, Sheila et Dalida... On ne peut que tirer la chasse devant un tel goût de chiottes probablement dû au fait que c'est l'un de leurs lieux de plaisir préférés."
Le 8 octobre 1997, Siné écrivait à propos de la communauté harkie: "Traîtres à leur patrie, ils ne méritent que le mépris!... Quant aux enfants de ces harkis, les pauvres, ils n'ont guère le choix! Soit 1) ils en sont fiers ou 2) ils en ont honte. Dans le premier cas, qu'ils crèvent! Dans le second, qu'ils patientent jusqu'à ce qu'ils deviennent orphelins!"
Le 2 juillet 2008, enfin, il y eut cette fameuse phrase sur la prétendue conversion de Jean Sarkozy au judaïsme afin d'épouser "sa fiancée juive", cela étant supposé lui permettre de "faire du chemin dans la vie".
Las de ces dérapages, Philippe Val et sa rédaction ont condamné ces propos, comme ils avaient condamné les précédents, et ont réclamé à leur auteur des excuses. Celui-ci s'y est refusé et le voilà, au terme d'un invraisemblable retournement de situation, métamorphosé en martyr d'une liberté d'expression qui, si les mots ont un sens, consisterait donc à pouvoir librement tenir des propos homophobes, antisémites et racistes.
Certains ont pétitionné et pris position en faveur d'un homme qui n'en est pas à son coup d'essai en matière de dérapage. Une partie de la presse, en particulier sur Internet, a préféré imaginer que ce sont de sombres complots qui ont conduit à l'éviction de Siné. Entre autres outrances, nous avons été attristés de voir Plantu dans L'Express se distinguer en croquant Philippe Val en nazi. Pourquoi ne pas admettre l'évidence — à savoir qu'une fois de trop, Siné venait de franchir la barrière qui sépare l'humour de l'insulte et la caricature de la haine?
Pour notre part, nous ne pouvons supporter de voir le démocrate, le défenseur et le garant des principes traité comme s'il était l'agresseur et le coupable. C'est pourquoi nous entendons apporter notre entier soutien à Philippe Val et à la rédaction de Charlie Hebdo pour la constance de leur engagement contre le racisme, l'antisémitisme et toutes les formes de discrimination. Lorsque la raison aura repris ses droits, quand on acceptera de lire et entendre, vraiment lire et entendre, ce qu'a écrit et dit Siné depuis trente ans, alors chacun pourra constater que le seul tort de Philippe Val aura été de ne plus supporter ce qui, en réalité, n'était plus supportable depuis longtemps.

Alexandre Adler (historien); Élisabeth Badinter (philosophe); Robert Badinter (sénateur); Pascal Bruckner (écrivain et philosophe); Hélène Cixous; Bertrand Delanoë (maire de Paris); Jean-Claude Gayssot (vice-président de la région Languedoc-Roussillon); Blandine Kriegel (philosophe); Claude Lanzmann (cinéaste); Daniel Leconte; Pierre Lescure (directeur du Théâtre Marigny); Bernard-Henri Lévy; Daniel Mesguich (directeur du Conservatoire national supérieur d'art dramatique); Ariane Mnouchkine (metteur en scène); Élisabeth Roudinesco (historienne); Joann Sfar (dessinateur); Dominique Sopo (président de SOS-racisme); Fred Vargas (écrivain); Dominique Voynet (sénatrice); Élie Wiesel (Prix Nobel de la paix).

PS. L'image du rat, ci-dessus (cliquer sur elle pour l'agrandir), renvoie à notre petit montage visuel, inaugural du site, sur un emballage, celui du raticide Kapo. Quelques lignes aussi préparatoires à ce montage dans le dossier Pour Jean-Luc Godard pour des raisons explicitées ici: Kapo et ses textes, en date des 10 mars-3 juillet 2003. Au-delà de la médiocrité du ou des personnages concernés, ce fait divers (comme d'autres évoqués sur notre site: par exemple, parmi tant d'autres, La vierge de Lille, Fitna, L'Arche de Zoé), ne vaut que parce qu'il est dépassé par sa signification profonde: il ne sera présent sur ce site que tant qu'il continuera à procurer matière à réflexion, à nous paraître, lié à d'autres, conserver valeur de symptôme ou d'exemple.

PS. Signalons la proche sortie en avril 2011 de notre essai "Filmer après Auschwitz / La question juive de Jean-Luc Godard", aux éditions Le Temps qu'il fait.


Image: © tiré du montage Kapo, Maurice Darmon. Et autres Images.