Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


mardi 29 décembre 2009

Aider le président Obama




On s'en souvient, ou on peut le relire, la rhétorique creuse du discours de Berlin durant la campagne américaine présidentielle nous avait plongé dans un certain scepticisme. D'autres postures du même ordre depuis n'ont pas forcément contribué à le dissiper. N'importe, Barack Obama a été précipité au pied du mur, sa victoire historique l'a mis devant d'incontournables priorités, et elle a infléchi profondément la donne internationale partout, chez lui et chez ses voisins, en Europe, en Iran, au Moyen-Orient, en Asie du Sud-Est, etc. Loin de tanguer entre idolâtrie et désenchantement, il est nécessaire aujourd'hui de conserver cette chance qu'elle continue de nous laisser entrevoir.

Le nouveau président était attendu sur trois dossiers: la gouvernance mondiale et ses corollaires sécuritaires, la nécessaire participation des USA à la lutte contre le réchauffement climatique, et le conflit du Moyen-Orient. La crise financière et économique et la concrétisation tumultueuse de son programme de santé l'ont obligé à caboter d'abord avec son opposition interne et à remettre à plus tard les gestes politiques compromettants, pour se borner à des déclarations qui, jusqu'ici, ont évité de préciser combien il coûte de lui dire non ou de refuser sa main tendue: du premier ministre israélien Benyamin Netanyahou sur la question du gel des colonies, au dictateur iranien sur la question nucléaire.

L'Iran, justement: depuis l'escroquerie électorale, ce pays est entré dans un processus révolutionnaire profond, dont nous avions en juin souligné l'évidence, confirmée par la suite des événements (notes du 4 octobre et du 16 décembre derniers), et dont l'actuelle répression, entamée ce 27 décembre, est inutile et insupportable. Loin d'être un simple mouvement de jeunesse étudiant, l'opposition est massive, les forces laïques et républicaines gagnent du terrain; aux marges, l'armée et la police se prennent à douter: les pasdaran (autrement dénommés "Gardiens de la Révolution islamique") ont une famille et eux-mêmes commencent à vaciller. Même si un bain de sang n'est jamais exclu (ce qui exige des démocraties une présence politique responsable mais sans ambiguïté), les jours de la dictature iranienne sont désormais comptés. La seule faiblesse actuelle du mouvement est de ne proposer clairement ni véritable alternative, ni leader fédérateur: c'est que, justement, il ne s'agit pas d'un changement d'équipe politique, mais d'une véritable révolution qui, comme toute révolution, fera émerger hommes, femmes et projet. L'aveuglement de nombreux spécialistes et commentateurs, leur obstination à raisonner uniquement en fonction des gens connus et visibles, leur surprise nous étonnerait et nous questionnerait, si nous n'avions mieux à faire.

Il serait vital pour le premier ministre israélien Benyamin Netanyahou et le président palestinien Mahmoud Abbas de saisir au vol cette extraordinaire opportunité. Il ne s'agit pas de prétexter de la relative reprise économique en Cisjordanie depuis qu'une certaine coopération des autorités de police israéliennes et palestiniennes s'est mise en place, ni de l'accalmie militaire qui prévaut autour de Gaza depuis un an. Il s'agit de profiter de l'affaiblissement actuel de l'Iran qui rend improbable sa fuite en avant dans la région, d'autant que des doutes s'emparent des Gazaouis sur leur intérêt à reprendre le combat militaire, malgré la dictature interne et la terrible pression externe du blocus israélien qu'ils subissent. D'en profiter, non pas pour enfoncer un clou de plus dans du beurre, mais pour relancer ledit processus de paix sur ses bases connues et reconnues. S'ils cessent de se miner mutuellement, les interlocuteurs concernés (ils ne sont pas que deux) trouveront certainement en Barack Obama, sa relative éclaircie domestique et le mouvement iranien aidant, un président américain plus disposé à s'impliquer et à les presser d'une façon plus convaincante qu'il y a quelques semaines encore.

La chute imminente du régime iranien offre une fenêtre que, histoire de se retrouver en terrain connu, beaucoup préféreront voir se refermer au plus vite: le dictateur iranien pourrait par exemple tenter la diversion internationale, via Al Qaîda, ou le Hamas, mais ces derniers devraient vite constater, même si c'est le cœur gros, qu'il est surtout urgent de se préserver du naufrage, et d'aller ailleurs trouver refuge ou subsides. Quant aux opinions israéliennes et palestiniennes, si largement acquises à la paix il y a encore cinq ans, lorsque le conflit était plus politique que religieux, elles sont si lasses et si malmenées aujourd'hui par un indécent chantage au chaos qu'elles se retourneront aussi vite et aussi massivement dès qu'elles seront mises devant de véritables choix porteurs de dignes espérances.

Parlant d'opinion: en avril 2008, s'est constituée J street (site en anglais), une association juive américaine qui s'est donné pour objectif de soutenir toute action de paix au Proche-Orient, et qui, le 28 octobre dernier, a tenu sa première convention à Washington, soutenue par 150 membres du Congrès. Histoire aussi sans doute de démontrer à leur président, à leurs concitoyens et à ceux qui dans le monde ne raisonnent pas comme des tambours, que l'AIPAC n'a pas, ou n'a plus, le monopole de l'opinion juive américaine que lui prêtait en 2006 le fameux livre de John Mearsheimer et Stephen Walt, Le lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine (La Découverte, 2007). Une opinion dont on oublie trop commodément que, selon les sondages, elle fut très majoritairement favorable à l'élection de Barack Obama.

© Photographie: President Barack Obama, President Mahmoud Abbas and Prime Minister Benjamin Netanyahu shake hands before a trilateral at the Waldorf Astoria Hotel in New York, on Tuesday September 22, 2009. John Angelillo-Pool/Getty Images.

mercredi 23 décembre 2009

Godard et la question juive (suite)



Le 4 octobre 2009, aux Rencontres du Monde des Livres, Annick Cojean rapporte qu'Alain Fleischer assure avoir entendu ce propos de Jean-Luc Godard, lors du tournage de Morceaux de conversations avec Jean-Luc Godard, déclaration qu'il estime être «une énième provocation du cinéaste»:

«Les attentats-suicide des Palestiniens, pour parvenir à faire exister un État palestinien, ressemblent, en fin de compte, à ce que firent les Juifs, en se laissant conduire comme des moutons et exterminer dans les chambres à gaz, se sacrifiant ainsi pour parvenir à faire exister l'État d'Israël.»

Contrairement au public «consterné» et «glacé», je défie quiconque de comprendre quoi que ce soit à ce nonsense. Nul ne peut retenir mot pour mot une phrase aussi contournée ni, vu la sollicitation escomptée sur la présence de quelques gros mots, se permettre de la citer approximativement. Pourtant son rapporteur ne conforte ses dires d'aucune trace écrite, sonore, ou filmique vérifiable.

Constatant la gravité de la déclaration, Le Monde charge Jean-Luc Douin d'une enquête. Le journaliste rédige un article Godard et la question juive, en date du 11 novembre 2009, où la même phrase est rapportée, mais dans un tout autre contexte:

«Dans un roman intitulé Courts-circuits, récemment édité au Cherche-Midi, Alain Fleischer raconte qu’en aparté, lors d’une pause, Jean-Luc Godard aurait lâché cette phrase monstrueuse à son ami et interlocuteur Jean Narboni, ex-rédacteur en chef des Cahiers du cinéma», et Jean-Luc Douin conclut: «Jean-Luc Godard est coutumier de ce type de provocations».

Cette enquête a au moins le mérite d'éliminer notre premier trouble et de préciser que l'auteur littéral du propos est donc, par écrit, Alain Fleischer lui-même. En se reportant au texte de l'article, on prendra connaissance de nombreuses autres «monstruosités» censées prouver, s'il en était encore besoin, l'antisémitisme si avéré de Godard.

Devant l'étonnement de certains lecteurs, Véronique Maurus, la médiatrice du Monde revient sur l'affaire le 4 décembre 2009 dans La question Godard. On y apprend que Jean Narboni n'a aucun souvenir d'une semblable déclaration de son «ami» (ce qu'il semble être vraiment d'ailleurs, nous n'utilisons jamais les guillemets à des fins expressives). Quant à Dominique Païni (qui le fut longtemps jusqu'à la rupture de Beaubourg, mais qui a l'élégance de ne jamais transformer ses déceptions en rancœur), il envoie un rectificatif à la rédaction du journal:

«Jean-Luc Douin me fait supposer que la fixation que Jean-Luc Godard nourrit pour (ou contre) Chantal Ackerman est de nature "antisémite". Je n'ai pas affirmé cela, du seul fait évident que je n'en sais rien! Mes dialogues passés avec Godard ne me l'ont jamais prouvé.»

Du coup, c'est le silence prolongé du cinéaste, sommé de s'expliquer sur ses supposées déclarations, qui fait problème. Et ce renversement exemplaire se prolonge. Véronique Maurus écrit:

«Jean-Luc Douin, ses notes à l'appui, assure qu'il n'a "rien inventé". "La phrase monstrueuse n'est pas dans le film, ajoute-t-il, Fleischer n'a pas de témoin et les proches sont gênés, mais il n'est pas invraisemblable que Godard l'ait dite, ne serait-ce que par provocation."
«Dans son article, le journaliste reconnaît honnêtement que nul ne corrobore la phrase citée par Fleischer; il rappelle cependant de nombreux exemples de provocations du cinéaste: "Godard est sans doute antisioniste. Frôle-t-il l'antisémitisme? La question plane dans la critique depuis longtemps. Qu'on l'écrive choque tellement ses admirateurs que l'objet du scandale n'est plus Godard mais l'article."»

Oui, calomnier quelqu'un sans preuves; se fier aux racontars changeants d'un auteur dont on a pu apprécier les sentiments peu amènes à l'égard du cinéaste durant les débats (en ligne sur ce site) qui accompagnèrent la projection de son film; exiger du cinéaste qu'il s'explique sur les propos qu'il lui prête et qu'il répand; pour finir par se réfugier derrière le «vraisemblable»: c'est exactement scandaleux. Si scandaleux a encore un sens pour cet inquisiteur.

On pense en avoir terminé avec cette affaire? Voilà qu'un lecteur s'insurge:

«Vous titrez: "Godard et la question juive". Par l'emploi délibéré de ces mots, sans précédents dans votre journal — il y a eu Sartre et ses Réflexions sur la question juive, mais c'était en 1946 —, celui-ci a pris la responsabilité de dire à ses lecteurs qu'il y avait une question juive. Ces mots relèvent du vocabulaire antisémite. Leur emploi est malsain et inquiétant.»

Au lieu de rappeler à ce lecteur vigilant mais expéditif qu'il existe peut-être plus d'«une» question juive, mais au moins deux ou trois, Le Monde lui accorde aussitôt le point: Alain Frachon, directeur de la rédaction, reconnaît que «la remarque est pertinente. Ce titre, ajoute-t-il, traduit un peu de légèreté là où il eût fallu être particulièrement attentif».

Nous n'avons rien à vendre, mais depuis dix bonnes années au moins, la question nous habite au point d'avoir consacré ici un dossier détaillé sur Godard et la question juive. Loin de nous en tenir à des rumeurs ou à une petite phrase supposée assassine, nous avons réuni une quinzaine de textes in extenso du cinéaste, donné à lire des articles contradictoires de Gérard Wajcman et de Jacques Mandelbaum, pour rédiger nous-même un essai d'une vingtaine de pages Filmer après Auschwitz, où nous incitons à un peu d'attention et d'intelligence du problème: Godard et la question juive. L'usage de ces trois mots aura donc suffi pour nous balayer parmi les antisémites. Et dire que, selon la légende et au beau temps des espérances, Voltaire (autre antisémite?) avait tout de même besoin de six lignes de quelqu'un pour qu'il se charge de le faire pendre.

PS 1. Jean-Luc Douin revient sur ces errements dans son dernier livre Jean-Luc Godard, Dictionnaire des passions, chez Stock. Il corrige l'essentiel de son erreur et cite la phrase originale de Jean-Luc Godard, d'une signification bien différente. Lire notre note du 2 décembre 2010.

En librairie


La question juive de Jean-Luc Godard
Si vous préférez le commander aux éditions Le temps qu'il fait,
cliquer ici.

Gravure: Pierre-Charles Baquoy (1759-1829): Voltaire à son bureau, une plume à la main, vers 1795.

Les internés volontaires (1940-1945)




23 décembre 2009. Le Monde de ce jour rapporte que les défenseurs de Pie XII, décrété «vénérable [...] compte tenu de ses vertus héroïques»
le 19 décembre dernier en prélude à sa prochaine béatification, rappellent que le Vatican a discrètement hébergé 477 juifs italiens, et que, si le Saint Père s'est tu (ce qui nous est depuis longtemps et souvent rappelé), ce fut pour "éviter par ses propos de multiplier le nombre de victimes de la folie nazie" (1). On pourrait toujours se dire que ces histoires de petits saints et de bons pasteurs n'engagent que ceux qui y croient.

Non. Ceci est pour nous l'occasion de redonner à lire une note qu'une autre actualité nous amena à rédiger le 16 mars 2008, mais qui, pour sordide qu'en fut le prétexte, nous permit de mieux mesurer l'importance de la prise de parole de l'archevêque de Toulouse et d'autres personnalités du monde de la foi qui, par leurs quelques mots, libérèrent la conscience et le courage de millions de gens.



16 mars 2008. — L'événement majeur de cette semaine n'aura certainement pas été l'appel au boycott du Salon du Livre par les pseudo-amis de la Palestine. Tout a déjà été dit et vu depuis un semblable appel concernant le futur Salon de Turin, suivi de toutes les dénégations possibles. Non, l'essentiel aura été, le vendredi 14 mars sur la Cinq, une émission relatant dans quelles circonstances des milliers de Français ont sauvé de la mort entre 1940 et 1945 250 000 juifs sur les 320 000 qui vivaient alors dans notre pays.

En effet, dès 1939, les juifs allemands persécutés fuient en France. La déclaration de guerre amène le gouvernement à les parquer dans des camps avec les réfugiés espagnols et italiens. Au total, 40000 personnes sont dans ces camps secrets, puis le double après les lois d'octobre 1940 sur le statut des Juifs, en attente d'être livrés à la déportation, puis en toute connaissance à l'extermination. Prend alors naissance un mouvement principalement animé par la protestante Cimade (Comité inter-mouvements auprès des évacués) et l'OSE (Œuvre de secours aux enfants), qui va concevoir le projet fou d'installer dans ces camps des internés volontaires pour soigner les détenus et les faire sortir et accueillir individuellement ailleurs. Le mouvement prend toute son ampleur après que cinq archevêques en tout et pour tout sauvent l'honneur de l'Église catholique devant les rafles de l'été 1942, et libèrent à eux seuls les énergies de milliers de Français qui vont cacher, en dépit du terrible danger, d'abord les enfants, puis les familles. Ainsi, contre leur gouvernement et sa police au service de l'occupant, contre leur Église, d'innombrables Français vont sauver de la mort l'essentiel de leurs concitoyens juifs. Trois noms symbolisent cette action: Madeleine Barot de la Cimade, Joseph Weill de l'OSE, et l'archevêque de Toulouse Jules-Géraud Saliège. Le peuple bulgare, lui, vivant pourtant dans un pays allié militairement aux nazis au sein du pacte tripartite, sauva la totalité de ses 50 000 juifs, dont pas un seul ne périt dans les camps (voir la synthèse d'Olivier Maurel sur le sujet et celle de Vassela Segueva: La Bulgarie, le seul pays allié à l'Allemagne nazie à avoir sauvé des juifs).

Je préfére que la Cinq m'ait, cette semaine, raconté par le menu cette histoire plutôt que continuer à m'étrangler de colère à voir ainsi nos instruits et nos démocrates prétendre au déni du livre; des gouvernements démocratiques donner raison d'avance aux fanatisés de masse qui tueront et brûleront si un film de dix minutes sur le Coran prétend être visible, en abritant, tartuffes s'il en est, leurs vertus sous le prétexte que le cinéaste est d'extrême-droite; ainsi être assourdi par le silence finalement complice de tous nos académiciens et éditeurs qui se pressaient il y a quelques jours au cocktail du Ritz (notre note du 14 décembre 2007: Un 11 comme un autre dans Alger la Blanche) afin de se faire dédicacer par le poète Khadafi l'ensemble de ses œuvres.



1. Dans un article paru dans Le Monde du 30 décembre 2009, Patrick Kechichian rapporte ces quelques lignes, en date du 13 décembre 1945, que Paul Claudel écrivit à Jacques Maritain, alors ambassadeur de France auprès du Saint-Siège: «Je pense souvent à vous et à la mission si importante et si difficile que vous remplissez auprès de Sa Sainteté. Rien actuellement n'empêche plus la voix du pape de se faire entendre. Il me semble que les horreurs sans nom et sans précédent dans l'Histoire commises par l'Allemagne nazie auraient mérité une protestation solennelle du vicaire du Christ. Il semble qu'une cérémonie expiatoire quelconque, se renouvelant chaque année, aurait été une satisfaction donnée à la conscience publique... Nous avons eu beau prêter l'oreille, nous n'avons entendu que de faibles et vagues gémissements.» Puis, faisant référence à l'Apocalypse, il parle du sang des «6 millions [de juifs] massacrés» et conclut par ces mots: «C'est ce sang dans l'affreux silence du Vatican qui étouffe tous les chrétiens. La voix d'Abel ne finira-t-elle pas par se faire entendre?»

© Image: auteur non identifié, tous droits réservés.

mardi 22 décembre 2009

Lire Nietzsche avec Élisabeth Roudinesco




Nous reviendrons peut-être (1) sur le livre d'Élisabeth Roudinesco: Retour sur la question juive (Albin Michel, 2009). Mais nous voulons au moins dire que son premier mérite est de réagir contre tous les esprits forts de droite et de gauche qui participent à la diabolisation des Philosophes des Lumières, du jeune Marx et de sa Question juive, et à leur enrôlement dans l'antisémitisme, que ce soit pour s'en plaindre ou pour s'en armer.
Aujourd'hui, laissons-la nous donner à relire Nietzsche, dont beaucoup savent à quel point sa pensée fut falsifiée par sa sœur Élisabeth Förster, antisémite et pro-hitlérienne, mais dont ces lignes surprendront sans doute encore quelques courants préjugés. Élisabeth Roudinesco écrit et cite Nietzsche:


En 1878, au moment même où se constitue l'antisémitisme allemand, [Nietzsche] condamne la persécution des Juifs comme l'une des faces les plus hideuses du nationalisme, celle qui «consiste à mener les Juifs à l’abattoir comme les boucs émissaires de tous les maux possibles publics et privés. Dès qu’il n’est plus question de conserver des nations — écrit-il — mais de produire et d’élever une race mêlée d’Européens aussi forte que possible, le Juif est un ingrédient aussi utile et aussi désirable que n’importe quel autre vestige national. [...].» Et après avoir rendu un éloge somptueux à Spinoza, puis salué le génie des Juifs libres-penseurs, il ajoute, prenant le contre-pied absolu de Renan et des adeptes du couple infernal [Aryens/Sémites]: «C’est à leurs efforts que nous devons en grande partie qu’une explication du monde plus naturelle, plus raisonnable, et en tout cas affranchie du mythe, ait enfin pu ressaisir la victoire, et que la chaîne de la civilisation, qui nous rattache maintenant aux Lumières de l’Antiquité gréco-romaine, soit restée ininterrompue. Si le christianisme a tout fait pour orientaliser l’Occident, c’est le judaïsme qui a surtout contribué à l’occidentaliser de nouveau: ce qui revient, en un certain sens, à faire de la mission et de l’histoire de l’Europe une continuation de l’histoire grecque [Humain trop humain, 1, § 475].»

Enfin, en 1887, dans une lettre à Theodor Frisch [disciple de Wilhelm Marr et premier traducteur en allemand du Protocole des Sages de Sion], qu'il considère comme un imbécile, [Nietzsche] s'en prend à l'antisémitisme proprement dit: «Croyez-moi: cette invasion répugnante de dilettantes rébarbatifs qui prétendent avoir leur mot à dire sur la valeur des hommes et des races, cette soumission à des autorités que toutes les personnes sensées condamnent d'un froid mépris — comme Eugen Dühring, Richard Wagner, Ebrard, Wahrmund, Paul de Lagarde — lequel d'entre eux est le moins autorisé et le plus injuste dans les questions de morale et d'histoire? Ces continuelles et absurdes falsifications et distorsions de concepts aussi vagues que "germanique", "sémitique", "aryen", "chrétien", "allemand" — tout ceci pourrait finir par me mettre vraiment en colère et me faire perdre la bonhomie ironique avec laquelle j'ai assisté jusqu'à présent aux velléités virtuoses et aux pharisaïsmes des Allemands d'aujourd'hui. Et, pour conclure, que croyez-vous que je puisse éprouver quand des antisémites se permettent de prononcer le nom de Zarathoustra — Élisabeth Roudinesco, Retour sur la question juive, Albin Michel, 2009, pp. 59/60.

1. 26 décembre 2009. — Ce livre part manifestement d'un travail de fiches, la plupart du temps instructives et pertinentes, ce qui justifie déjà qu'on puisse trouver beaucoup de profit à le lire: la distinction entre l'antijudaïsme des Lumières et l'antisémitisme du siècle suivant; le jeune Marx et son article sur La question juive; le terrible Renan; la vraie voix de Nietzsche donc (citée ci-dessus); ce fou de Herzl qui inventa le sionisme; les variations de Freud autour de son judaïsme et la compromission du mouvement psychanalytique avec le nazisme; un beau portrait de Hannah Arendt; quelques pages bien senties sur Noam Chomsky, sur nos inquisiteurs modernes et sur la grande difficulté à échapper aux amalgames faciles sur le conflit entre Israël et la Palestine; un émouvant souvenir personnel sur son expérience d'enseignement en Algérie: tout cela nous informe et c'est précieux.

Louis Leloir (1843-84): La Lutte de Jacob avec l’Ange (1865).

vendredi 18 décembre 2009

Gauche: glaner ou gagner?



La droite française au pouvoir a tout intérêt à continuer à personnaliser sa politique derrière un ou quelques noms connus de tous. Après tout, quand un de ses acteurs sombre, elle brandit l'usure naturelle du pouvoir et cherche un autre Matamore, prêt à prendre le relais. On connaît la fameuse prédiction, avérée, de De Gaulle, expert en pouvoir personnel, le 15 mai 1962, plaisir de revoir l'artiste et de le réentendre: «Ce qui est à redouter à mon sens après l'événement dont je parle [i.e. sa disparition], ce n'est pas le vide politique, c'est plutôt le trop-plein». L'exception de 1981, où les rivalités intestines de la droite orléaniste favorisèrent l'historique accession de François Mitterrand à la présidence, n'est qu'apparente. Massive et sans appel, sa victoire ne fut confortée qu'aux marges par ces querelles.

Mais quand l'opposition de gauche en France s'imagine qu'il lui suffira de brocarder tous les actes, les mots et les silences d'un homme; d'épingler de soi-disant petites phrases ou des anecdotes que, trop content, le pouvoir en place ne cesse de lui donner en pâture; de semer la haine, qu'elle soit mondaine ou populacière, en lieu et place de toute analyse au risque (bien réel, on l'a vu ces jours-ci en Italie) d'armer le bras d'un fou, ce qui décuplerait la confusion politique au bénéfice de l'extrême droite ou/et de son sosie auto-labellisé "critique radicale"; et de brandir enfin au supposé bon moment le magique et mystificateur «Tout sauf», pourtant à l'origine indiscutable de son échec aux dernières présidentielles, pour ramasser (comme s'il suffisait d'attendre et de se baisser) les fruits mûrs du dit "mécontentement populaire grandissant"; quand la gauche en demeure obstinément là, cela tient de l'aveuglement devant ses défaites et du déni constant des sanctions répétées que le pays lui inflige.

Le seul répit immédiat que cette opposition en tire est de se dispenser de toute réflexion, de tout projet, de toute proposition alternative, et de pouvoir continuer elle aussi à chercher le bon nom, la bonne personne et l'autre nom avec qui s'allier, jeu d'ombres où elle croit pouvoir rivaliser. Alors, en voilà qui forcent les portes de leurs camarades de parti, tandis que d'autres se cachent et attendent leur heure derrière des fonctions internationales importantes, et les nouveaux venus ou revenus guettent un strapontin, qu'ils espèrent éjectables tant ils n'en voient que le moment de l'ascension, alors qu'ils se suicident en riant de ce qu'ils sont les seuls à qualifier de mots d'esprit. Une partie de perdant-perdant s'annonce pour l'opposition historique et pour notre pays, l'inacceptable étant qu'elle ne la voie pas venir et continue à espérer le «grand chelem» (1) aux élections régionales de juin prochain. Qu'elle écoute au moins les familiers des grands courts: ils lui apprendront que le tennis est un sport de combat où ne se glane jamais la victoire.

Si François Mitterrand a remporté la présidentielle en 1981, c'est précisément parce qu'il a compris dès son échec personnel de 1965, qu'il lui faudrait penser, articuler, écrire et signer un programme, et des livres. Si la droite profite spontanément d'un certain confusionnisme, d'une dépolitisation lasse et d'une personnalisation à marche forcée, la gauche doit, pour s'imposer, donner une chance à la raison, faire en sorte que le langage, la pensée, et l'écriture s'en mêlent. Si, par malheur, elle remportait d'un cheveu la victoire, malgré cette protection contre elle-même somme toute salutaire que lui ménage son handicap, ce serait sur le mode de la farce, dont Marx — Dieu merci, il revient! (2) — ne serait pas le dernier aujourd'hui à se dire qu'elle ne saurait se répéter qu'en tragédie.

1. L'ambition de gagner toutes les régions en juin 2010 est explicitement celle de Martine Aubry, mais elle a pris la précaution de souffler la paternité de l'expression à Jean-Louis Bianco, l'homme qui, le 24 juin 2009, a été nommé par son parti "Responsable du Projet des Socialistes pour les élections régionales de 2010". Évidemment les salles de rédaction n'ont pas manqué cette aubaine et ont carillonné à l'envi cette ignorante fanfaronnade. Notre talentueux amuseur Daniel Cohn-Bendit a aussitôt compris,
en meilleur tacticien, qu'il avait tout à perdre à s'embarquer sur ce radeau de la Méduse.

2. Mais saurons-nous conjuguer l'analyse et l'action en termes de lutte des classes ou de lutte des blocs historiques avec l'imminence du désastre écologique, qui, à la différence de tous les autres conflits analysés en termes de rapports de forces, est le seul à ne pouvoir connaître aucun gagnant? L'actualité que nous assène le sommet de Copenhague ne laisse guère de temps ni d'espace à la construction d'une telle synthèse.

Mardi 22 décembre 2009. — Toujours Jean-Louis Bianco, toujours "Responsable du Projet des Socialistes pour les élections régionales de 2010", dans Le Monde du 22 décembre 2009: «Je ne pense pas que les électeurs attendent une collection de mesures en faveur de l'environnement. Certes, les gens sont devenus plus sensibles à la dimension écologique de leur consommation, mais, en cette période de difficultés sociales, ces questions n'arrivent pas en tête des préoccupations». Comment dire en moins de mots que nous ne sommes rien de plus ni de mieux que des "électeurs"; que, le but étant de remporter «le grand chelem» selon ses propres dires, à partir de ce que ces prescripteurs d'opinion et dirigeants de l'opposition s'imaginent être nos "attentes", ils se dispensent à bon droit de toute construction d'une alternative, d'un "Projet" justement, qui trancherait avantageusement sur une "collection"; qu'il leur suffit d'entendre "nos préoccupations", dont d'ailleurs seule "la tête" les intéresse.

Pourquoi inventer, pourquoi imaginer, pourquoi proposer? C'est qu'il faudrait alors se mettre en peine de nous expliquer que nos "attentes" et et nos "préoccupations," pour respectables qu'elles soient, ne sont peut-être pas lucides sur les vraies priorités, les vrais les urgents combats? Mais écoutons plutôt Christophe Girard, adjoint à la Culture et candidat socialiste à Paris, nous ouvrir les yeux sur l'essentiel de notre avenir: «L'important est de prendre garde que l'échec de ce sommet [de Copenhague] ne nous fasse pas dériver vers un discours culpabilisant». Si c'est là "l'important", nous voilà définitivement rassurés.

© Photographie: Yannick Noah. Auteur non identifié, tous droits réservés.

mercredi 16 décembre 2009

Nouvel an pour l'Iran




La situation en Iran est tendue à rompre d'un jour à l'autre. Le délai de réflexion sur la question nucléaire accordé au gouvernement iranien par le groupe des Six (Chine, États-Unis, France, Grande-Bretagne, Russie et Allemagne) expire dans moins de dix jours. Après quoi de nouvelles sanctions seront normalement décidées: sur les circuits bancaires, sur les voyages et les investissements, ou sur le pétrole, l'Iran important plus de la moitié de son carburant.

Les mouvements étudiants — faut-il rappeler que l'Iran est de loin, parmi les pays musulmans, celui qui compte le plus d'étudiants (trois millions et demi, deux Iraniens sur trois ont moins de trente ans)
, mais aussi la fuite de cerveaux la plus forte? — ne désarment pas: après les grandes manifestations au lendemain des présidentielles truquées, et après avoir détourné les manifestations du 4 novembre commémorant l'anniversaire de la révolution de 1979, ils ont, le 7 décembre dernier, revisité la Journée des Étudiants (trois étudiants assassinés en 1953) pour descendre par milliers dans les rues et réaffirmer leur rejet. Malgré quatre mille arrestations, des dizaines de morts et cinq condamnations à la peine capitale, le mouvement, soutenu dans l'opinion iranienne bien au-delà des manifestants, ne faiblit pas, et les manifestations religieuses pour l'entrée dans le mois de Mouharram, deuil chiite, ne vont pas manquer d'éprouver ses références montantes à la laïcité, L'armée elle-même commence à émettre des signes de doute et d'hésitations.

Menacé par le pouvoir qui entend donner suite à une plainte contre Mir Hossein Moussavi déposée par cent députés, l'ancien premier ministre et perdant des dernières élections, se retrouve, sans doute malgré lui, contraint d'afficher, sinon d'assumer, sa place d'opposant et appelle à la poursuite du mouvement de protestation. L’Akbar Hashemi Rafsanjani. lui-même, ancien président iranien et actuel dirigeant du Conseil de discernement, ne peut plus davantage se taire et tente de poser quelque distance avec ses alliés du gouvernement.

À part le Guide suprême et le Président, rares sont ceux qui comptent encore sur les sanctions pour susciter une réaction d'unité nationaliste autour d'un pouvoir qui aggrave chaque jour sa répression contre de plus en plus de gens. Il sera tenu au contraire pour partiellement responsable d'une obstination aveugle et sourde aux modifications du jeu international, que tous ses alliés traditionnels ont déjà comprises, qui n'aboutit qu'à une vie quotidienne, politique, économique et sociale, impossible. L'année 2010 sera nécessairement celle d'un autre Iran, qui aura grand besoin d'ouverture et d'attention.

© Photographie: Iran man. Auteur non identifié, tous droits réservés.

lundi 14 décembre 2009

Penser par images: Ferdinando Scianna




On ne présente pas Ferdinando Scianna, le grand photographe italien, né à Bagheria, près de Palerme, ami de Leonardo Sciascia qu'il a si bien su photographier, et de Henri Cartier-Bresson, qui fut manifestement son maître. Il suffit d'une petite recherche pour jouir de nombre encore de ses images. Qu'on ne compte pas trop sur lui pour de grands discours post-barthiens sur la chambre noire et ses clartés. Il est de ceux qui savent que parler avant l'image la réduit à une pure fonction idéologique et illustrative, et qu'en parler après met en évidence son vide intrinsèque. Devant elles, demeure cet immense plaisir du bavardage: à quoi elles nous font penser, quels mots elles appellent en nous, quelles rêveries: Scianna le fait fort bien, qui parle toujours d'autre chose, fort agréablement d'ailleurs.

Il semble avoir de qui tenir. Son père lui offrit son premier appareil photographique et s'en repentit toute sa vie, dès qu'il s'aperçut que son fils voulut vraiment devenir photographe. Il eut même cette phrase que de grands théoriciens de la photographie lui envient sûrement, s'ils la connaissent: «Mais qu'est-ce que c'est que ce métier qui tue les vivants et qui ressuscite les morts?»

Ferdinando Scianna relativise la portée théorique de la déclaration paternelle en expliquant que, à cette époque, personne n'aimait voir venir l'unique photographe du village, dont la principale activité était la confection des photographies tombales sur porcelaine. Il s'était donc fait une spécialité de photographier les morts et de retoucher les images ensuite, en y dessinant des yeux ouverts. Du coup, les vivants qu'il photographiait avaient toujours l'air de cadavres.

Une situation concrète est donc, comme souvent, à l'origine d'une formulation théorique, dont l'infinie justesse donnera toujours écho à nos images et à celles qui nous sont données à voir: qui pourra jamais oublier, par exemple, les terribles photographies de Richard Drew, saisissant les vivants dans leur chute lors des attentats du 11 septembre 2001 au World Trade Center?

© Maurice Darmon, Abercrombie & Fitch, 5th avenue. Manhattania: Images, juin 2009. Voir aussi nos Images.

jeudi 10 décembre 2009

Lettre 11: automne 2009



Liber@ Te: 1. Michel Serres: Faute!, sur Libération du 19 novembre 2009, une précision pour servir à toute réflexion sur l'identité nationale. — 2. L'Iran bougera, ou du sophisme nucléaire. 3. L'Iran bougera (suite): Lire Weber à Téhéran, un texte de Charles Kurzman, du 1er novembre 2009. —3. Florence Cassez en prison depuis quatre ans.

Israël-Palestine: 1. Un temps pour l'Ecclésiaste. — 2. Ken Loach: la Croisette pour Terre promise, suivi de Israël, cible de Ken Loach, un texte d'Ariel Schweitzer, Le Monde, 16 septembre 2009. — 3. Israël/Palestine, l'entrée de l'hiver, chronique d'un voyage complexe vers des gens de paix, accompagné d'un diaporama collectif.

Manhattania: 1. I have a dream: le geste et la parole, ou Obama et le conflit du Moyen-Orient. 2. Des images sur New York en octobre.

Les Trains de Lumière:
Travail en cours sur John Cassavetes: 1. Nos invités (suite): Wikipédia propose un article informatif très fouillé sur notre cinéaste.

Raphaël Nadjari: 1. Avanim (2005), son quatrième film. — 2. Une histoire du cinéma israélien (2009), notre synthèse sur Wikipédia. 3. Apartment #5C, son troisième film complète notre dossier. Sur l'excellent site Akadem (cf. infra), un entretien avec Raphaël Nadjari (38').

• Autres notes sur le cinéma: 1. Pour le compte du cinéma: à propos de Singularités d'une jeune fille blonde, de Manoel de Oliveira. — 2. Jacques Rivette: la grâce pour toute espérance, à propos de 36 vues du Pic Saint-Loup. — 3. Pour retrouver le grand cinéaste disparu, relire Paul Carpita, l'artiste absolu. — 4. Le dernier film de Frederick Wiseman: La Danse, ballet de l'Opéra de Paris. Notre documentation sur le cinéaste a été réorganisée en dossier.

Un site important: Akadem / Le campus numérique juif.



La quasi-totalité de bientôt trois ans d'archives en douze dossiers:
• Notre raison d'être:
Liber@ Te.
• Nos sources:
Italiana, Judaïca, Manhattania / USA, Pour Maximilien Vox.
• Notre cinéma: un site général Les Trains de Lumière, et plusieurs dossiers d'auteurs: Paul Carpita, John Cassavetes, Jean-Luc Godard, Raphaël Nadjari, Frederick Wiseman.
• Nos recettes culinaires:
Les Goûts Réunis.
Provisoirement, certains liens mènent sur les anciennes présentations. Cela finira par s'arranger.


En librairie



La question juive de Jean-Luc Godard
Pour John Cassavetes
Si vous préférez les commander aux Éditions Le temps qu'il fait,
cliquer ici.

© Photographie: Maurice Darmon. Enfants d'Hébron, novembre 2009, image tirée de notre diaporama collectif: Gens de là-bas.

mercredi 2 décembre 2009

L'Iran bougera (suite): Max Weber en Iran




Charles Kurzman: Lire Weber à Téhéran. — Un suspect inattendu a été montré du doigt à l'occasion du récent procès-spectacle des dissidents iraniens: Max Weber, dont les idées sur l'autorité rationnelle (1) ont été accusées de fomenter une "révolution de velours" contre la République Islamique: «Les théories des sciences humaines contiennent des armes idéologiques qui peuvent se transformer en stratégies et tactiques s'unissant contre l'idéologie officielle du pays» a expliqué Saeed Hajjarian [site en anglais] stratège de premier plan dans le mouvement réformiste iranien, dans ses aveux forcés.

Politologue de formation, Hajjarian a "admis" que la notion wéberienne de "gouvernement patrimonial" ne pouvait s'appliquer à l'Iran. La théorie, a déclaré Hajjarian, n'est pertinente que dans les pays où «les peuples sont traités en sujets et privés de tous droits de citoyenneté [ce qui est] complètement incompatible et sans aucun rapport avec la situation actuelle en Iran».

Cette dénonciation de Weber extorquée à Hajjarian sous la contrainte (2) est ridicule, mais non étonnante. Depuis les élections présidentielles controversées du 12 juin, la ligne dure du gouvernement de Téhéran a lancé une vaste campagne contre les chercheurs en sciences humaines. Cette répression n'est cependant pas totalement nouvelle. Au cours de la dernière décennie, il n'y a eu d'année sans qu'un ou deux spécialistes éminents en ces domaines n'aient été arrêtés sous inculpation de complot contre l'État. Généralement détenus plusieurs mois, ces savants étaient relâchés après avoir enregistré des confessions sur vidéo. Mais cette année, après la surprenante popularité de la campagne présidentielle menée par Mir Hussein Moussavi, et les manifestations de masse contre les résultats officiels, leur nombre s'est accru dans les prisons iraniennes. Une douzaine au moins de sociologues, de politologues, d'économistes ont été poursuivis, et les noms de beaucoup d'autres ont été cités devant les tribunaux comme conspirateurs à condamner.

L'hostilité du régime à l'encontre des savants en sciences sociales remonte aux origines de la République Islamique. Peu après son arrivée au pouvoir, le gouvernement révolutionnaire iranien a fermé les universités et purgé la faculté des éléments jugés insuffisamment islamiques. «Nos étudiants sont "Westoxicated"», avait mis en garde en 1980 feu l'imam Ruhollah Khomeiny. Trop de professeurs avaient été victimes de «lavages de cerveaux» par leurs étudiants «au service de l'Occident», avait-il allégué. Un comité culturel révolutionnaire avait été formé pour élaborer un programme islamisé, qu'on tenta de mettre en place quand les universités furent réouvertes, quatre ans plus tard.

Mais les universités iraniennes continuèrent d'enseigner des matières occidentales et la part des traductions d'ouvrages venus de l'Ouest fut bientôt plus importante qu'avant la Révolution. À la fin des années 80, un nombre significatif d'enseignants formés en Occident rentrèrent en Iran. Ils furent considérés avec suspicion par les autorités, qui leur interdirent toute activité politique déclarée, mais qui leur permirent généralement de poursuivre leurs cursus. Dans le même temps, les inscriptions dans les universités iraniennes montèrent en flèche, passant de 5 % de la tranche d'âge concernée avant la révolution à 10% en 1990. Ils sont à présent de plus de 30%, avec une croissance particulièrement forte dans les sciences sociales. En 1976, ils étaient 27 00 étudiants dans ces disciplines; ils sont aujourd'hui plus d'un demi-million.

«Aujourd'hui, dans chaque ville», dit Hajjarian dans son témoignage forcé, «les universités d'État, les universités libres, l'enseignement à distance et les universités privées sont impliquées à un niveau supérieur dans la formation d'étudiants en ces domaines, sans se soucier d'incorrection dans les contenus». Dans un discours aux dirigeants d'universités, en août dernier, l'ayatollah Ali Khamenei, dirigeant de la République islamique, a qualifié la popularité des sciences sociales de poussée "inquiétante". «Beaucoup de sciences humaines sont fondées sur des philosophies du matérialisme et sur la défiance à l'égard des enseignements divins islamiques», a déclaré Khamenei. (En Iran le terme "sciences humaines" désigne à la fois les humanités et les sciences sociales.) «L'enseignement de ces sciences de l'homme dans les universités engendrera des réserves et des doutes sur les principes religieuses et les croyances.»

Khamenei considère les professeurs comme des «commandants» sur le front de la «guerre molle», — terme que les tenants de la ligne dure en Iran utilisent pour désigner les efforts de l'Ouest pour dévoyer et réorganiser la jeunesse iranienne. Les professeurs, a-il suggéré, ont cette responsabilité d'apprendre à leurs étudiants à éviter les influences occidentales, et de limiter leurs «discussions spécialisées» dans les sciences sociales à des «personnes qualifiées dans des environnements sûrs». Faute de quoi, dit Khamenei, ils risquent de "nuire à l'environnement social".

Une telle rhétorique a alimenté les appels à des purges dans les universités, avec un contrôle particulier dans les sciences sociales. «Les sciences humaines ne devraient pas être enseignées de façon occidentale dans nos universités», a déclaré en septembre, l'ayatollah Mohammad Emam Kashani, vétéran de l'iranienne Assemblée des experts, dans un débat national diffusé à la télévision.

Max Weber n'est pas le seul à être accusé d'être à l'origine de troubles en Iran. D'autres théoriciens sociaux, comme Jürgen Habemas, John Keane, Talcott Parsons, Richard Rorty, et des féministes ou post-structuralistes non désignés nommément, ont été accusés de «menacer la sécurité nationale et d'ébranler les piliers du développement économique».

Ce qui lie ce groupe de savants, à ce qu'il semble, est leur conviction qu'une société civile indépendante, sous la conduite de l'État, est nécessaire pour le développement de la démocratie et des droits de l'homme. Cette conception est particulièrement présente chez Habermas, dans son concept de sphère publique: des espaces libres à l'échange des idées entre institutions autonomes et entre individus indépendants. Là où la sphère publique est faible, la société est exposée à la domination de l'État, — une inquiétude que Habermas a empruntée à Weber.

En 2002, Habermas se rendit à Téhéran à l'invitation de quelques admirateurs appartenant aux courants de réforme. (Dans son réquisitoire, le procureur du procès-spectacle a de fait présenté cette brève visite comme la preuve d'un complot visant à laïciser l'Iran). Tout en approuvant de façon générale les idées de Habermas, beaucoup de chercheurs iraniens ont critiqué ce fait qu'il fondait le développement de la sphère publique sur la seule expérience historique occidentale. Habermas a bénéficié d'une écoute attentive durant ses voyages de la part des jeunes intellectuels iraniens qui ont présenté une interprétation islamique de la notion de sphère publique. Une société doit-elle se débarrasser de la "religiosité", comme le suggère Habermas, pour pouvoir développer un discours public "rationnel"? Les notions de tolérance religieuse spécifiques au christianisme sont-elles occidentales? Les institutions islamiques traditionnelles, comme les cercles d'études ou les fondations charitables, peuvent-elles contribuer à l'édification d'une sphère publique forte?

Malgré ces désaccords, les théories de Habermas sont très répandues chez les Iraniens instruits, qui sont beaucoup à s'insurger contre l'intrusion de l'État dans leurs vies privées. Les conférences de Habermas ont drainé des publics débordants — sans doute les plus importantes audiences qu'il ait rencontrées — et ses idées sont au cœur du débat politique iranien. L'ancien Président Mahammad Khatami et ses alliés ont promu la société civile comme l'une des pièces maîtresses du mouvement de réforme. Son administration, arrivée au pouvoir en 1997, a accordé le droit de publication à tout éditeur désireux de fonder un journal, dans l'espoir de créer une presse libre — stratégie qui a fonctionné jusqu'à ce que le pouvoir judiciaire animé par les durs parvienne à l'arrêter, par l'arrestation, l'expulsion ou l'exil de la plupart des éditeurs nationaux indépendants et des journalistes. L'administration Khatami a permis la prolifération des cyber-cafés et l'accès privé à l'internet; aujourd'hui les Iraniens sont parmi les bloggers les plus productifs du monde.

Depuis la fin du second mandat de Khatami en 2005, le gouvernement iranien a tenté de revenir sur ses réformes. Mais il n'y a pas complètement réussi. Une enquête de 2007 montre que 43 % des personnes interrogées étaient actives dans au moins une organisation civile, une proportion beaucoup plus élevée que dans les autres pays de la région. Au-delà des organisations officielles, des groupes informels animent toutes sortes d'activités, y compris des pèlerinages sur les lieux saints en Irak. Ces expressions privées de religiosité ont commencé à remplacer les événements officiels comme les prières du vendredi organisées par l'État, dont la fréquentation a diminué d'un tiers depuis la révolution de 1979.

L'expansion de la vie citoyenne donne des frissons au gouvernement iranien, et, après les élections, le déferlement de la protestation a accru encore son angoisse. Les autorités ont édifié une paranoïaque théorie du complot qui lie les chercheurs iraniens en sciences sociales à une internationale d'activistes civils, accusés de vouloir fomenter une "révolution de velours" en Iran, analogue aux mouvement de masses récents en Ukraine, en Géorgie, au Liban, et ailleurs. Dans ses journaux et sur le Web, la ligne dure liste tous les contacts, connus ou imaginaires entre savants iraniens et leurs collèges américains ou européens, si anodins soient-ils, que ce soient les bourses de recherches ou les visites entre collègues dans les universités et les fondations privées occidentales. Les actes d'accusation dans les procès-spectacles, et les déclarations extorquées sous la contrainte des accusés, apportent chaque jour leur lot de tels infantilismes. Des collègues en Iran me disent s'attendre cette année à une légère hausse des demandes pour la poursuite d'études supérieures en Occident, devant la montée des menaces pensant sur les chercheurs.

Les savants iraniens en sciences sociales sont actuellement harcelés et emprisonnés à la fois pour leur participation à la sphère publique et pour les études qu'ils mènent sur elle. Le but du gouvernement iranien semble être, non seulement de saper les institutions, mais l'idée même de société civile. — Charles Kurzman : Reading Weber in Tehran. Traduction: Maurice Darmon.

1. La "domination rationnelle" repose «sur la croyance en la légalité des règlements arrêtés et du droit de donner des directives qu'ont ceux qui sont appelés à exercer la domination par ces moyens (domination légale)».
Sur le "gouvernement "patrimonial": «Là où des fonctionnaires non libres (esclaves, ministériaux) exercent leurs fonctions dans une structure hiérarchisée avec des compétences objectives, c'est-à-dire dans une sorte de bureaucratie formelle, nous parlerons de "bureaucratie patrimoniale"». Cf. ces développements dans une édition électronique d'un texte de Max Weber (1921), “La domination légale à direction administrative bureaucratique(NdT).

2. Parler de contrainte est ici un euphémisme:
Le 16 juin 2009, quatre jours après les élections, Saeed Hajjarian a été arrêté. On l'a dit mort le 7 juillet à la prison d'Evin après avoir été torturé. Puis on sut le 8 qu'il était dans un état critique à l'hôpital militaire de Téhéran. Plus récemment, il serait de nouveau détenu à la prison d'Evin, dans un état de "détérioration sévère". Le 25 août 2009, il a été accusé de liens avec l'Intelligence Service de Grande-Bretagne. Rappelons enfin que, en mars 2000, Hajjarian fut victime d'une tentative d'assassinat où il reçut une balle dans le cou, qui le laissa longtemps dans le coma. Il a aujourd'hui de graves difficultés d'élocution et demeure définitivement paralysé. Ses agresseurs, arrêtés et condamnés à quinze ans de prison, ont été très vite remis en liberté (NdT).


© Cet article a été publié le 1er novembre 2009 dans The Chronicle of Higher Education. Il a été ici traduit en français et annoté par nos soins. Charles Kurzman est professeur de sociologie à l'université de Chapel Hill, Caroline du Nord, et l'auteur, entre autres ouvrages et essais, de The Unthinkable Revolution in Iran, Harvard University Press, 2004.

© Photogramme: Samira Makhmalbaf, Le Tableau noir, 1999. Tous droits réservés.