Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


vendredi 31 décembre 2010

Gilles Bernheim: Israël et l'Europe




À un moment où plus que jamais s'affirme l'impasse des négociations, où s'affaiblissent dangereusement l'autorité de Mahmoud Abbas et la voix de la raison chez les dirigeants israéliens, s'accumulent les indices d'une prochaine confrontation armée entre Israël et le Hamas. La trêve de fait observée a été à l'évidence mise à profit par le Hamas pour se réarmer, les tirs de roquettes contre les villes frontalières de la bande de Gaza reprennent, ce qui ne peut qu'aviver les tentations militaires du gouvernement israélien. Pour ajouter aux malheurs, les bonnes volontés d'Europe s'approchent-elles de leur traditionnelle et toujours tardive heure de compassion?

Israël et l'Europe : les raisons d'un malentendu. — L'interrogation sur l'identité nationale affleure comme un malaise en France et dans de nombreux pays de l'Union européenne. D'autres ont analysé ce malaise, ses sous-entendus, ses multiples déterminants. Je souhaite examiner ici en quoi il brouille, aux yeux de certains Européens, la lecture de l'identité juive et de l'identité de la nation israélienne. Il me faut, pour cela, remonter à la seconde guerre mondiale et décrire trois profondes évolutions.

La première concerne l'État-nation, disqualifié par les deux grands conflits du XXe siècle au profit du projet d'une paix européenne et de l'union dans un espace commun surpassant, tous deux, les nations et leurs rivalités séculaires. Elle instaure un nouvel ordre supranational, principalement juridique et économique en réaction à l'horreur de l'État criminel du nazisme et des régimes collaborateurs. Ce beau projet était porté, au départ, par des hommes issus de la Résistance, d'obédience socialiste et démocrate-chrétienne. Mais ce projet a été conçu et demeure sans identité européenne.

La deuxième évolution est une réaction à l'horreur de la Shoah et à la haine enracinée dans l'identité de l'Autre: l'extermination des juifs parce que juifs. Elle consiste à sublimer l'Autre et à en faire l'apologie, au nom du «Plus jamais ça». Celui qui est étranger, différent, voire susceptible de devenir un ennemi, est désormais pensé comme l'Autre, mais sans que sa place soit claire. Celui qui rejette l'Autre rejette le genre humain, il peut même être amalgamé aux auteurs des crimes contre l'humanité. Nous sommes tous devenus des Autres, dans une généralité indéfinie et anonyme où l'individualisme est la seule chose partagée et où tout se vaut parce que tout se vend.

Dans le même temps, sous le double effet de la construction européenne et de la mondialisation, le politique et le droit se sont affaiblis et se sont détournés de leur mission première: organiser le vivre-ensemble, maîtriser les tensions et les violences, à l'intérieur et hors des frontières. Nos sociétés européennes font désormais primer les droits sur les devoirs; elles sont devenues individualistes.

Ces évolutions aboutissent à une Europe désireuse de dépasser les antagonismes culturels pour s'ouvrir au multiculturalisme, qui évacue la question de la relation à autrui, à l'étranger, au différent, mais qui est très souvent questionnée par des particularismes propres à des pays inquiets, chacun, pour son avenir.

Par son absence d'identité claire, l'Europe s'avère incapable de répondre à ces questions posées par autre chose que du consumérisme. Et elle n'a pu empêcher le retour du «nettoyage ethnique» à sa périphérie. À défaut d'assumer ses devoirs et de prendre ses responsabilités, elle ne peut proposer que des indignations compatissantes. S'est ainsi installée la compassion pour les victimes, toutes causes confondues. La victime, c'est l'Autre en état de faiblesse, dans une identité amoindrie, en fait dans la seule identité qui soit compatible avec la place peu claire, mal définie qui lui est attribuée. En oubliant que, comme le disait déjà Hannah Arendt, «la compassion sans justice est l'un des complices les plus puissants du diable».

Israël a pris un chemin inverse, après avoir été longtemps victime, après avoir fécondé l'humanité à partir d'une identité si forte qu'elle a traversé l'histoire. Et après que les hommes partageant ses valeurs et ses idéaux ne sont pas intervenus pendant sa mise à mort. Il n'est pas inutile de rappeler que le nombre de juifs tués en Europe pendant la Shoah reste supérieur à la population juive d'Israël cette année. Israël fonde son État-nation au moment où l'État-nation est disqualifié en Europe. La guerre commence en Israël au moment où elle finit en Europe. Et Israël devient vainqueur, sans avoir d'autre issue.

Aujourd'hui, Israël est accusé de se conduire comme ses oppresseurs d'hier. Il est parfois qualifié d'État raciste, d'État nazi. Peut-être même, certains crieront un jour qu'Israël est un État antisémite. Une idéologie de la substitution est ainsi à l'œuvre en Europe, après la théologie de la substitution avancée par la chrétienté pour s'auto-reconnaître comme le «vrai» Israël.
Dans cette lecture du monde, les non-juifs auraient tiré la leçon de l'histoire et se conduiraient désormais comme le «vrai» juif par la création de l'Europe, l'élévation au supranational, l'apologie de l'Autre et de l'universel. A contrario, le juif en Israël se comporterait comme l'Européen d'avant-guerre, ancré dans son État-nation.

L'idéologie de la substitution repose sur une contrefaçon de l'identité juive. Elle dévoie l'universalisme en un relativisme indifférent, dénué d'obligations réciproques, mais à qui la confrontation avec ce qui est différent est insupportable. Elle reprend, de façon irréfléchie et automatique, les clichés et les mensonges de la propagande anti-israélienne. Comme la réalité française, américaine, palestinienne ou chinoise, la réalité israélienne est loin d'être parfaite et ne doit être ni idéalisée, ni sanctuarisée. Pour autant, comme toute réalité étrangère, elle doit être pensée à partir d'elle-même et non à travers soi. Comme l'écrivait Emmanuel Levinas, «il ne s'agit pas de penser ensemble moi et l'autre, mais d'être en face». Désormais, dans le cas particulier d'Israël, la pensée doit en premier lieu rejeter le prêt-à-injurier sorti des égouts de la haine — une haine que les juifs sont en droit d'attendre que l'Europe en proscrive à jamais les manifestations.

Pour un Européen, appréhender Israël suppose de rencontrer une réalité qui va à l'encontre de son cadre de référence. Seule une pensée libre peut à la fois délier et enrichir le présent des informations du passé et faire advenir «Ce qu'aucun œil n'a jamais vu» (Isaïe 64, 3). Penser librement, cela commence par choisir ses mots, par résister aux automatismes, aux amalgames, aux syllogismes réducteurs et destructeurs. — Gilles Bernheim, Grand rabbin de France, article publié dans Le Monde du 31 décembre 2010.

© Solange Nuizières: Chenille abri anti-roquettes dans un jardin d'enfants à Sderot. In Gens de là-bas, novembre 2009.

dimanche 26 décembre 2010

La proche présidence d'Anastasie




Une Autorité Nationale des Médias et des Communications vient d'être créée avec pouvoir de sanctionner les chaînes de radios, de télévisions publiques et privées, presse écrite, sites et blog de l'internet. À sa tête, sa présidente a été nommée pour neuf ans et les quatre autres membres sont proches du parti du Président. La Constitution vient d'être modifiée afin de pouvoir agir dans ces domaines par simple décret. Sa tâche est de veiller à ce que les informations soient «équilibrées politiquement» et ne «menacent ni les minorités ni les majorités». Cette Autorité a désormais le droit d'inspecter ordinateurs et documents de tout organe de presse, en l'absence de tout délit. Les organes de presse ont l'obligation de dévoiler leurs sources dès qu'elle juge le sujet sensible pour la sécurité nationale. Les rédactions des chaînes publiques ont été démantelées et doivent s'alimenter à un fonds d'informations centralisé et gratuit, destiné également à tous les organes de presse. Toute infraction de la part des télévisions est passible d'une amende de 700 000 euros et de suspension d'antenne d'une semaine, et de 89 000 euros pour la presse écrite ou en ligne.

Cette loi a été adoptée dans la nuit du 21 décembre 2010 au Parlement. Des manifestants se sont rassemblés place de la Liberté, des députés ont apposé sur leurs lèvres du ruban adhésif, mais la loi créant cette Autorité a obtenu une large majorité. La présidente de cette Autorité s'appelle Annamaria Szalaï. La loi promulguée doit entrer en vigueur le 1er janvier 2011 en République de Hongrie, le jour où ce pays succédera au Royaume de Belgique à la présidence tournante de l'Union Européenne.

Lithographie: J. J. Grandville (1803-1847), Descente dans les ateliers de la liberté de la presse, vers 1832.

samedi 25 décembre 2010

Jafar Panahi aux juges iraniens




Jafar Panahi et Mohamad Rassoulof ont été condamnés le 20 décembre 2010, pour «participation à des rassemblements et propagande contre le régime», à six ans de prison et à vingt ans d'interdiction de filmer, d’écrire des scénarios, de quitter le territoire et de donner des interviews à des médias locaux ou étrangers.
Cette affaire ne doit pas nous faire perdre de vue que, dans le même temps, la dictature iranienne pend et exécute en masse et que l'Iran détient désormais, devant la Chine, le triste record d'exécutions capitales. S'il est impossible de ne pas s'indigner des quelques cas que nous parvenons à connaître, et s'il faut faire tout notre possible pour exercer toutes pressions contribuant à les sauver de l'horreur, nous devons malheureusement être aussi certains que l'avenir immédiat de ces gens, de tous ceux et celles dont personne ne parle et qui sont dans les mêmes situations, de l'Iran tout entier passe par la disparition de ses bourreaux, qui sont les premiers conscients de l'avenir qui les attend. Et passe donc aussi aujourd'hui par des persécutions plus violentes encore de ceux qui mettent leur vie en balance dans leur pays et pour lui, et qui, comme ce cinéaste dont nous avons tant aimé les films: le Ballon blanc (1995), Le Miroir (1997), Le Cercle (2000), Sang et or (2003), Hors-Jeu (2006) sont réduits au mortel silence. Voici le plaidoyer que Jafar Panahi tint, le 7 novembre dernier, devant le tribunal de Téhéran.

Votre honneur, Monsieur le juge, permettez-moi de présenter mon plaidoyer en deux parties distinctes.

Première partie : Ce qu'on dit. — Ces derniers jours, j'ai revu plusieurs de mes films favoris de l'histoire du cinéma, malgré le fait qu'une grande partie de ma collection avait été confisquée durant le raid qui a été mené chez moi la nuit du 19 février 2009. En fait, Monsieur Rassoulof et moi-même étions en train de tourner un film du genre social et artistique quand les forces qui prétendaient faire partie du ministère de la sécurité, sans présenter aucun mandat officiel, nous ont arrêtés, ainsi que tous nos collaborateurs et, du même coup, confisqué tous mes films, qu'ils ne m'ont jamais restitués par la suite. La seule allusion jamais faite à ces films était celle du juge d'instruction du dossier: «Pourquoi cette collection de films obscènes?»
J'aimerais préciser que j'ai appris mon métier du cinéaste en m'inspirant de ces mêmes films que le juge appelait «obscènes». Et, croyez-moi je n'arrive pas à comprendre comment un tel adjectif peut être attribué à des films pareils, comme je n'arrive pas à comprendre comment on peut appeler «délit criminel» l'activité pour laquelle on veut me juger aujourd'hui. On me juge, en fait, pour un film dont moins d'un tiers était tourné au moment de mon arrestation. Vous connaissez certainement l'expression qui dit que ne dire que la moitié de la phrase «il n'y a point de Dieu que Dieu le grand» est synonyme de blasphème. Alors, comment peut-on juger d'un film avant qu'il ne soit même fini?
Je n'arrive pas à comprendre ni l'obscénité des films de l'Histoire du cinéma ni mon chef d'accusation. Nous juger serait juger l'ensemble du cinéma engagé, social et humanitaire iranien; le cinéma qui à la prétention de se placer au-delà du Bien et du Mal, le cinéma qui ne juge pas et qui ne se met pas au service du pouvoir et de l'argent mais qui fait de son mieux afin de rendre une image réaliste de la société.
On m'accuse d'avoir voulu promouvoir l'esprit d'émeute et de révolte. Cependant, tout au long de ma carrière de cinéaste, j'ai toujours réclamé être un cinéaste social et non politique, porteur de préoccupations sociales et non politiques. Je n'ai jamais voulu me placer en position de juge et de procureur; je ne suis pas cinéaste pour juger mais pour faire voir; je ne tiens pas à décider pour les autres ou leur prescrire quoi que ce soit. Permettez-moi de répéter ma prétention de placer mon cinéma au-delà du Bien et du Mal. Ce genre d'engagement nous a souvent coûté à mes collaborateurs et à moi-même. Nous avons été frappés par la censure mais c'est une première que de condamner et d'emprisonner un cinéaste pour l'empêcher de faire son film. Il s'agit d'une première aussi que de perquisitionner dans la maison dudit cinéaste et de menacer sa famille pendant son «séjour» en prison.
On m'accuse d'avoir participé à des manifestations. La présence des caméras était interdite durant ces rassemblements mais on ne peut pas interdire aux cinéastes d'y participer. Ma responsabilité en tant que cinéaste est d'observer afin de pouvoir un jour en rendre compte.
On nous accuse d'avoir commencé le tournage sans avoir demandé l'autorisation du gouvernement. Dois-je vraiment préciser qu'il n'existe aucune loi promulguée par le Parlement concernant ces autorisations? En fait, il n'existe que des circulaires interministérielles, qui changent au fur et a mesure que les vice-ministres changent. On nous accuse d'avoir commencé le tournage sans avoir donné le scénario aux acteurs du film. Dans notre façon de faire du cinéma, où l'on travaille plutôt avec des acteurs non professionnels c'est une pratique très courante. Un chef d'accusation pareil me semble relever plutôt du domaine de l'humour déplacé que du domaine juridique.
On m'accuse d'avoir signé de pétitions. J'ai, en fait, signé une pétition dans laquelle trente-sept de nos plus importants cinéastes déclaraient leur inquiétude quant à la situation du pays. Malheureusement, au lieu d'écouter ces artistes, on les accuse de traîtrise; et pourtant les signataires de cette pétition sont justement ceux qui ont toujours réagi en premier aux injustices dans le monde entier. Comment voulez vous qu'ils restent indifférents à ce qui se passe dans leur propre pays?
On m'accuse d'avoir fomenté des manifestations au festival de Montréal; cette accusation n'est basée sur aucune logique puisque, en tant que directeur du jury je n'étais à Montréal que depuis deux heures quand des manifestations ont commencé. Ne connaissant personne dans cette ville comment aurais-je pu organiser de telles choses? On ne tient pas à s'en souvenir peut-être, mais, durant cette période, nos compatriotes se rassemblaient afin d'exprimer leurs demandes.
On m'accuse d'avoir participé aux interviews avec les médias de langue persane basés a l'étranger. Mais il n'existe aucune loi interdisant un tel acte.
Deuxième partie : Ce que je dis. — L'artiste représente l'esprit observateur et analyste de la société a laquelle il appartient. Il observe, analyse et essaie de présenter le résultat en forme d'œuvre d'art. Comment peut-on accuser et incriminer qui que se soit en raison de son esprit et de sa façon de voir les choses? Rendre les artistes improductifs et stériles est synonyme de détruire toutes formes de pensées et de créativités. Le raid effectué chez moi et l'emprisonnement de mes collaborateurs et de moi-même représente le raid du pouvoir effectué contre tous les artistes du pays.
Le message transmis par cette série d'action me parait bien clair et bien triste: qui ne pense pas comme nous s'en repentira…
En fin de compte, j'aimerais aussi rappeler à la Cour une autre ironie du sort me concernant: l'espace consacrée à mes prix internationaux au musée du cinéma de Téhéran est plus grand que celui de ma cellule pénitentiaire.
Quoi qu'il en soit, moi Jafar Panahi déclare solennellement que malgré les mauvais traitements que j'ai dernièrement reçus dans mon propre pays, je suis iranien et que je veux vivre et travailler en Iran. J'aime mon pays et j'ai déjà payé le prix de cet amour.
Toutefois, j'ai une autre déclaration a ajouter à la première: mes films étant mes preuves irréfutables, je déclare croire profondément au respect des droits d'«autrui» à la différence, au respect mutuel et à la tolérance. La tolérance qui m'empêche de juger et de haïr. Je n'éprouve pas de haine, même pour mes interrogateurs puisque je reconnais ma responsabilité envers les générations à venir.
L'Histoire avec un grand H est bien patiente; les petites histoires passent devant elle sans se rendre compte de leur insignifiance. Pour ma part, je m'inquiète pour ces générations à venir. Notre pays est bien vulnérable et c'est seulement l'instauration de l'État de droit pour tous sans aucune considération ethnique, religieuse ou politique qui peut nous préserver du danger bien réel d'un futur proche chaotique et fatal. À mon avis, la tolérance est la seule solution réaliste et honorable à ce danger imminent. Mes respects, Monsieur le Juge. — Ce texte a été publié dans Le Monde, en date du 22 décembre 2010.

© Photogramme: Jafar Panahi, Hors-Jeu (2006).

mardi 14 décembre 2010

La chambre claire de Rospil



Un blog russe existe, Rospil.info, animé par un certain Alexeï Navalny, avocat de trente-quatre ans, et lauréat pour quelques jours encore d'une bourse de six mois à Yale University. De nombreux journaux et des speakers de radio ou de télévision reprennent un article de Marie Jego, publié dans Le Monde du 10 décembre 2010 La Russie a son Wikileaks à elle, seule source disponible en français pour l'instant sur ce site, contrairement à l'avalanche que provoque celui de Julian Assange.

Paresse ou manie de la formule accrocheuse au sacrifice de la vérité? Tous ces médias commencent par le comparer à Wikileaks alors que, sous son titre désastreux dont on sait qu'ils sont en général l'apanage des comités de rédaction plutôt que de la seule conscience morale des auteurs, l'excellent article de Marie Jego dit et surtout montre qu'il en est l'exact contraire. Rospil.info ne s'occupe pas de diplomatie, ni même de politique, mais d'exercice du pouvoir en Russie, trois niveaux et notions qu'il conviendrait de soigneusement distinguer lorsqu'on veut réfléchir sur Wikileaks. Il n'a accès à aucun secret, ou note confidentielle mais il étudie soigneusement les contrats, les budgets des grands chantiers, les rapports de l'équivalent de la Cour des Comptes pour ne publier que des faits avérés dans la sphère politique et économique, corruption, détournements de l'argent public, ce que les citoyens russes nomment rospil et qu'en bonne démocratie, ils devraient normalement connaître. Enfin, il accompagne toutes ses révélations de plaintes devant les tribunaux ou de demandes d'enquêtes. Toute comparaison est donc fallacieuse et méprisante à l'égard de ce vrai combat politique pour l'information.

D'autant que les six mois universitaires se terminent et que le jeune avocat rentre bientôt dans son pays. Il dit qu'il n'a pas peur et qu'il le fera. Quand, en octobre dernier, Alexeï Navalny, largement relayé par les journaux russes, a révélé les détournements opérés par le groupe public Transneft, ce monopole de construction des oléoducs a aussitôt reçu les félicitations du premier ministre Vladimir Poutine «pour le bon travail accompli». C'est dans ce pays, son pays qu'Alexeï Navalny revient. Au pays d'Anna Politkovskaïa.

© Photographie: Jimmy: 11 octobre 2006, à la mémoire d'Anna Politkovskaïa.

jeudi 9 décembre 2010

L'obscure clarté de Wikileaks




Tout était visible en 1942: les collègues de travail licenciés du jour au lendemain, les étoiles jaunes cousues sur les vêtements, les panonceaux sur les portes des commerces, l'exposition consacrée au
Juif et la France, la rafle du petit matin le 17 juillet, l'inhabituelle affluence au Vélodrome d'Hiver, les autobus, les capes et les képis blancs, les immeubles de Drancy, les appartements des voisins devenus silencieux et vides et leurs concierges, ou ceux du 93 rue Lauriston ou du 3bis place des États-Unis. Et pourtant, on ne savait pas. Disparue la génération taiseuse des survivants, la relative rareté des documents sur l'extermination a ouvert le chemin aux révisionnistes et négationnistes de tous bords, imaginant d'autres coulisses, montant une autre scène cachée, celle du complot sioniste mondial s'asseyant sur une légende pour mieux étendre sa domination. Qui selon les mêmes, ne seraient pas étrangère au 11 septembre 2001, tant il y auraient de secrets, c'est-à-dire de vérités, qui nous demeureraient cachés.

Depuis 2007 — si nous laissons de côté les observations de nos anciens paysans depuis le début du XXe siècle et qu'on mettait peut-être trop facilement sur le compte de leurs nostalgies de jeunesse —, nous avons les éléments en main pour savoir que notre planète est en transformation climatique incontestable et qu'il y a une certitude quasi totale que l'activité humaine y prend une grande part. Le phénomène est à présent visible dans les faits et, sans confondre météorologie et climat, nous voyons les catastrophes dites naturelles changer de proportions, d'échelle, de violence, nous vivons la décennie la plus chaude jamais enregistrée, et particulièrement l'année 2010. Mais des fuites organisées par des ignorants autour de mails de savants, ont contribué à troubler durablement les esprits citoyens et le sommet de Copenhague en nous présentant des complots et conjonctions d'intérêts secrets, forcément plus vrais que ce que nous donnaient alors à voir le visible et le démontré.

Tout est visible aujourd'hui et depuis longtemps du président iranien, du nôtre ou du premier ministre italien, des mauvaises volontés, des manœuvres de gouvernants sur des questions essentielles, et surtout nous constatons par nous-mêmes les résultats.
Wikileaks et tous ses télégrammes ne nous apprennent rien que nous ne sachions déjà, ni sur le personnel diplomatique et politique, ni sur les nécessités de zones d'ombres pour le gouvernement des hommes.

Après l'ordinaire «feuilleton de l'été», qui a pour fonction de remplir le temps creux du visible en politique, et dont nous n'avons d'ailleurs pas été épargnés — l'été étant, aussi pour les mêmes raisons d'invisibilité, la saison historiquement fréquente de graves décisions de politique intérieure et internationales — voilà que
Wikileaks étend jusqu'à l'automne le temps des écrans de fumée: des journaux qui se vantent angéliquement de trier, d'organiser, de certifier, de discipliner, de démocratiser son tas de fuites en arrivent à consacrer quotidiennement plusieurs pages à ces fadaises sensationnelles dont ils espèrent qu'elles nous passionnent, alors qu'elles nous lassent et qu'elles alimentent les rumeurs plutôt que notre information. Et tout cet espace, cinq ou six pages par jour, gaspillé à révéler ce que tout le monde sait et sait qu'il faut faire semblant de ne pas savoir que ce doit être tu, est devenu indisponible pour le visible de la scène politique et éventuellement pour les «tribunes libres», la seule qui doive nous concerner et nous mobiliser en tant que citoyens, celle où nos gouvernants posent réellement leurs actes, et dont ils préféreraient que nous ne leur opposions pas réellement les nôtres, trop durablement et trop intelligemment.

Nous savons tous que la politique ne peut se confondre avec la transparence et encore moins la diplomatie. Nous savons pertinemment qu'au-delà de la scène, existent en coulisses des tractations, des compromis, des mensonges et des doubles jeux. Pris individuellement ou collectivement dans les pièges de l'Histoire, nous les souhaiterions sans doute. Le crime de
Wikileaks et des journaux qui prétendent ordonner démocratiquement l'aubaine et servir ainsi l'humanité — alors que reviendra vite l'inévitable temps des juteuses surenchères et des ignobles faux scandales réputés vendeurs sous l'alibi de la transparence — est de contribuer à nous faire croire que ses révélations sont par nature plus vraies du seul fait qu'elle nous auront été cachées, à faire de nous des voyeurs las et à jamais impuissants d'un jeu qui continuera forcément à nous échapper. Alors que nous devons garder les yeux grands ouverts ou, grâce aussi aux journaux ou malgré eux, apprendre à les ouvrir. La politique que nous avons à juger, c'est celle, bien réelle, des actes de nos gouvernants: leurs lois, leurs guerres, leurs comportements, leurs responsabilités ou leur laisser-faire devant les injustices sociales, les discriminations, les dénis de justice, les intérêts financiers, économiques et militaires qu'ils servent, appuient ou encouragent, leurs efforts concrets en matière d'Europe, de climat, de résolution des conflits armés. Apprendre à distinguer de nos yeux l'acte de son clinquant, et ne jamais oublier aussi que la diplomatie et la politique ont besoin de fausses fuites et de faux télégrammes et que celles dont Wikileaks voudrait abreuver le monde n'ont aucune raison d'être les seules innocentes.

Le crime de
Wikileaks et de ses relais est de contribuer dans les faits à la confusion entre diplomatie, politique et pouvoir, et à donner pour plus vraies des fuites, vraies pour cette seule raison qu'elles sont des fuites, que les actes politiques, diplomatiques et d'exercices de pouvoir réels posés devant nous et sur nous, de donner consistance à une vision complotiste et conspirationniste de notre histoire et de notre présent. Et forcément de favoriser un jour ou l'autre la recherche persécutrice des boucs émissaires, ceux qui dans l'ombre savaient, et cyniquement nous mentaient.

La particularité actuelle des fuites de
Wikileaks est de concerner la diplomatie américaine et seulement très indirectement l'européenne, ou la russe, la chinoise, la saoudienne ou l'iranienne dont on peut supputer aussi les triples et quadruples fonds. Elle contribue donc — c'est l'intention proclamée de Julian Assange même si pour le moment rien ne lui donne vraiment raison, mais Wikileaks compte bien davantage, avec grand risque d'y parvenir, sur la rumeur et l'effet de masse plutôt que sur les faits — à désigner trop naturellement qui est le grand méchant dans ce monde, qui manigance tout, nous cache tout, tisse au quotidien notre malheur et notre supplice. Elle renforce les courants qui voudraient nous désespérer de tout avenir en nous présentant comme d'inconscientes marionnettes manipulées par de perfides profiteurs, principalement localisés outre-Atlantique. Et aux États-Unis, elle renforce surtout les adversaires néo-conservateurs et républicains de l'actuel gouvernement fédéral et prépare la victoire de gens dont les actes ne nous ont guère habitués à la transparence et à la vérité.

Malgré toutes les postures entre canaille et mondanités, également ennemies de toute conscience politique, il n'est au pouvoir d'aucun canard déchaîné de nous apporter en même temps vérité et divertissement.


© Photogramme: Luis Bunuel, Un chien andalou (1929).

jeudi 2 décembre 2010

Passions et patience pour Jean-Luc Godard




On se souvient de tout cet imbroglio qu'avait créé une déclaration d'Alain Fleischer et comment l'affaire tourna nettement à la confusion de tous ces soi-disant témoins et enquêteurs. Le plus simple sera de se reporter à la petite chronique que nous avions rédigée l'année dernière, le 23 décembre 2009.

Jean-Luc Douin vient d'éditer un livre, en forme de dictionnaire:
Jean-Luc Godard, Dictionnaire des passions, chez Stock, qui accompagne agréablement la très importante biographie éditée récemment par Antoine de Baecque, dont nous avons déjà parlé lors de sa parution le 21 mars 2010, puis à propos de détails et d'anecdotes le 10 avril et le 13 octobre 2010. Plus d'un an après donc, l'auteur revient sur cette affaire dans l'entrée «Palestinien», de son dictionnaire où, page 291, il contribue à rétablir la vérité des faits et des dires:

[Alain Fleischer fait donc état dans un roman que] Godard aurait dit: «Les attentats-suicide des Palestiniens pour parvenir à faire exister un État palestinien ressemblent en fin de compte à ce que firent les Juifs en se laissant conduire comme des moutons et exterminer dans les chambres à gaz, se sacrifiant ainsi pour parvenir à faire exister l'État d'Israël.» Cette phrase sulfureuse, il l'a dite en 2004 lors d'un dialogue radiophonique avec Stéphane Zagdanski intitulé «Paroles des jours»: «Même Hannah Arendt critique que les Juifs se soient laissé emmener comme des moutons. Moi je me suis mis à penser que c'est eux qui ont sauvé Israël. Il y a eu six millions de kamikazes qui se sont sacrifiés».

Chacun constatera donc les nuances à apporter à la mauvais querelle cherchée à Godard et par qui exactement.

Dont acte donc, sauf que Jean-Luc Douin n'aurait pas dû malencontreusement écrire ici:
«Cette phrase sulfureuse, il l'a dite», mais plutôt par exemple: «En réalité, Godard a dit des choses tout à fait différentes, qui, par certains aspects contredisent les allégations d'Alain Fleischer, dont nous avions déjà pu constater la fausseté, etc». Aussi sulfureux qu'il voudra, mais au moins, devant la complexité des propos de Jean-Luc Godard, réfléchissons-nous désormais sur les mêmes faits, données et problèmes. On peut écouter ici, en quarante-et-une séquences, les deux heures dix d'entretiens qu'eurent Godard et Zagdanski. La phrase en question est dans la séquence 33. On verra qu'elle continue à être mal citée et surtout, à être sollicitée dans un sens qu'elle ne porte pas. Voilà exactement le propos, oral, de Godard, dans cet entretien:

Même chez Hannah Arendt, elle critique beaucoup le côté «ils ont rien fait, ils se sont laissé emmener comme des moutons ... les judenräte même [conseils juifs allemands dans les ghettos juifs, formés sur l'ordre des autorités nazies]», et comme ça je me suis mis à penser que c'est eux qui ont sauvé Israël, et que c'est eux qui ont été ... Il y a eu six millions de kamikazes. On ne peut peut-être pas le dire comme ça, mais que c'est eux qui ont permis que ça survive et qu'il fallait se sacrifier. On parle toujours d'Abraham, on parle jamais d'Isaac.

En librairie


La question juive de Jean-Luc Godard
Si vous préférez le commander aux éditions Le temps qu'il fait,
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© Photogrammes: Jean-Luc Godard dans King Lear, 1987.

mardi 23 novembre 2010

New York: images de novembre




Notre album tente d'en témoigner, novembre est la plus belle saison à Manhattan. Il n'y fait pas encore vraiment froid et, même s'il se couche vers quatre heures et demie dans de brefs et rutilants crépuscules, le soleil abondant devient l'ami apprécié des marcheurs: on the sunny side of the street, on connaît bien et on comprend mieux la chanson.

Raison de plus pour se perdre dès le matin dans la palette éclatante de Central Park, érables de tous les rouges et lumineux ginkgos, chaque jour plus vibrants entre Jackson Pollock et Simon Hantaï, jusqu'à la brusque tempête qui couvre alors toute la terre d'ors pour transformer le granit indien en sombres archipels, et plus familiers que jamais les écureuils en quête de leurs glands, le geai bleu et le pourpre cardinal pressés de jouir encore de leurs royaumes avant l'hiver.

Les vitrines sont emportées dans le carrousel des fêtes: Halloween, Marathon, Jour des Vétérans, Thanksgiving et bientôt Noël, d'admirables insolentes arpentent les allées de Bergdorf Goodman, mais — Edward Hopper — des ombres plus pauvres peuplent les rues, les bus et les métros, où chaque train vit sa foucade: ira-t-il là à destination, s'arrêtera-t-il à la bonne station, car dès qu'un local est en retard, voilà qu'il se transforme soudain en express et d'autres après lui jusqu'à retrouver l'horaire?

Et cette fanfare dirigée aujourd'hui par le pasteur Elder Edward Babb, le McColloughs Sons of Thunder: sept trombones, deux batteries — l'un des deux percussionnistes a quatre-vingt onze ans —, une trompette et un soubassophone: le pasteur joue de la coulisse comme il prêche, rugissant, enfonçant à pieds joints le plancher de la chapelle d'étage, insistant, mais théâtral et imperturbablement pédagogue, il offre à tout son monde le tour du monde — d'Essaouira à la Suède — et la musique qu'il sait sans la connaître, avec toute la verdeur de ses soixante-dix ans sans doute. Et tous ces jeunes gens, parfois des gamins, l'entourent et le serrent de près, comme sans doute en aura rêvé Herbert Von Karajan: il aura beau avoir fermé les yeux, jamais il n'aura obtenu cette fervente intimité, cette bouillonnante fusion, cette chair musclée et sanguine, cette entente d'amour entre les airs, les récitatifs, les appels et les réponses, la montante hypnose du shout band.

Quant au chantier du World Trade Center, la carcasse métallique de l'an dernier est devenue une tour, et déjà commence à monter la seconde. Nuit et jour le grand cercle se peuple et les horizons se resserrent. De cette construction qui n'a pu commencer qu'en 2007, nos cinq albums veulent continuer à en raconter la vie.



Septembre 2007.


Juin 2009.


Octobre 2009.


© Photographies: Maurice Darmon: toutes les images.

lundi 22 novembre 2010

Regards et débats sur la biodiversité




Sous l'efficace et compétente coordination d'Anne Teyssèdre, dont nous avons reproduit ici Environnement: frugalité non ordonnée n'a pas d'effet, son texte sur Blake Alcott et les soi-disant «gestes simples» paru dans Le Monde / Économie du 1er avril 2008, la Société Française d'Écologie ouvre sur son site depuis septembre Regards et débats sur la biodiversité. Cette plate-forme multimédia propose à la discussion de courts textes très bien informés de chercheurs, médiateurs scientifiques, experts et acteurs sociaux, avec l'ambition d'utiliser la puissance de l'internet pour stimuler le dialogue citoyen.

Les questions soulevées par les transformations climatiques ou par le nécessaire aménagement des ressources naturelles et humaines par exemple nous montrent clairement que cette mise en relation entre les sciences de la nature et les sciences humaines — et l'élucidation pour le grand public de leurs concepts, méthodes et résultats — sont des enjeux civiques de première et urgente nécessité.

Si, en effet, de normales et régulières controverses animent ce monde divers et contradictoire que nous désignons sous une expression commode: «la communauté scientifique», rien ne la met spontanément à l'abri — ni nous tous d'ailleurs — des conflits d'intérêts matériels et symboliques, des enjeux politiques, économiques et sociaux, ou des ravages obscurantistes de la rumeur mondiale que permettent aussi nos vitaux moyens d'échanges et d'informations modernes, qui ne nous dispenseront jamais de l'effort et de la patience nécessaire de travailler à apprendre et à nous comprendre.

On trouvera aussi le lien permanent de cette plate-forme au pied de la colonne latérale, dans la section "sites politiques".

© Photographie: Une abeille sur un cotoneaster, Maurice Darmon, 30 juillet 2005. Alors innombrables et faciles à photographier, ces abeilles ont à peu près totalement disparu de mon jardin depuis trois ou quatre ans.

jeudi 4 novembre 2010

Lettre 15: automne 2010



Notre raison d'être ou
Liber@ Te: 1. Lire Ayaan Hirsi Ali: Illusion d'un monde unique. Les nouveaux symptômes du choc des civilisations, dans Le Monde du 25 août 2010. — 2. 2012: Entre Grenoble et La Rochelle, l'insécurité au sérieux. — 3. Maurice Nadeau et Daniel Bensaïd (2008), quelques informations et un entretien d'une heure en vidéo avec le titan. — 4. Désespérer Istanbul? Après la victoire de Recep Tayyip Erdogan au référendum constitutionnel. — 5. La droite en Europe: berlusconisme, extrême-droite, la gauche au pied du mur. — 6. Émouvez-vous, nous nous chargeons du reste, ou la science au pas cadencé.

Notre delta fertile:
Manhattania: 1. Toutes nos photos du chantier depuis le 11 septembre 2007: Vers la vie: World Trade Center.

Notre cinéma:

Pour Frederick Wiseman: 1. 1. À l'occasion de la sortie en DVD de La Danse, ballet de l'Opéra de Paris, de Frederick Wiseman, relisons la note que nous avions consacrée à ce film et un toujours trop bref aperçu du travail, souvent salué ici, des Éditions Montparnasse.
Pour Bruno Dumont: 1. La vie de Jésus (1996), son premier long métrage et deux vidéos. — 2. Flandres (2006).
Pour Straub et Huillet: 1. Nous ouvrons ce nouveau dossier à l'occasion de la parution du volume 5 aux éditions Montparnasse: Huit films avec Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. On y trouvera les premiers éléments: filmographie, bibliographie, textes invités et entretiens en attendant nos prochaines notes.
— Pour Jean-Luc Godard: dans notre section La question juive, lire la mise au point de Bernard-Henri Lévy: Godard et l'antisémitisme: pièces additionnelles et inédites.
—Dossier complet: Pour Raphaël Nadjari.

Nos images, table complète des diaporamas. 1. Toutes nos photos du chantier depuis le 11 septembre 2007: Vers la vie: World Trade Center. — 2. Toutes nos photos de Paris par arrondissement et accès pratique à l'ensemble de nos photographies.
Éveline Lavenu renouvelle régulièrement ses albums de croquis, acryliques et gouaches.

Nos fictions ou Édits & Inédits, plusieurs textes souvent assez longs, publiés ou non, qu'il convient d'imprimer selon les envies, dont on retrouvera la liste en accueil. En invitée
, un hommage à Colette Renard, qui s'en est allée le 6 octobre 2010. Je ne sais si Marseille se taira pour autant. Qui rend utile un accès plus facile à notre section Anthologie légère: autres textes de Louise Labé, Victor Hugo, Apollinaire, George Sand et Alfred de Musset.

© Éveline Lavenu: croquis, 27 octobre 2009.

jeudi 28 octobre 2010

Émouvez-vous, nous nous chargeons du reste




Du 26 au 29 septembre dernier s'est tenu à Copenhague un salon joliment dénommé UbiComp (abréviation de Ubiquitous Computer). L'une des sensations présentées à ce rendez-vous de la technologie aura sans doute été EmotionSense, une application adaptée au téléphone mobile développant la détection de nos états émotionnels au cours de nos journées, pour peu que nous ayons en poche un téléphone portable. Cecilia Mascolo dirige une équipe sur ce projet au laboratoire informatique de l'université britannique de Cambridge, et a même rédigé un mémoire très détaillé à l'intention d'Ubicomp (ici en PDF et en anglais). Le plus éclairant est de lire ses explications et intentions: «Le GPS localise la personne, l'accéléromètre permet de voir si elle est en mouvement. Le Bluetooth détecte si elle est accompagnée. Enfin, le micro capte la voix de l'intéressé et l'analyse». Il suffirait, selon les protocoles de ces recherches de comparer ensuite notre voix à des échantillons censés refléter différents états avérés de peur, de joie, ou de peine, pour «saisir des moments de vie humaine comme nous ne pouvions pas le faire auparavant. C'est un formidable outil de psychologie sociale pour comprendre comment les gens interagissent».

La merveille est qu'ainsi on peut étudier «un nombre de personnes bien plus important, à un coût minime et sur une longue période». Craindrait-on que tout ceci se transforme en un instrument de contrôle social? La réponse de cette gardienne de la raison est simple et sans appel: «La personne doit être consentante», ce qui permet d'en déduire qu'il «ne s'agit pas d'espionnage mais de réaliser des études psychologiques. Ainsi pour protéger l'intimité, la voie est analysée mais non enregistrée».

Madame Cecilia Mascolo n'a pu tester cette application que sur une vingtaine de personnes, car elle est «en attente de financement pour l'appliquer à plus grande échelle». Par bonheur, on se demande bien quelles sociétés peuvent avoir besoin de suivre ainsi à toute vitesse et au jour le jour, «à un coût minime et sur une longue période», des réductions plus ou moins modélisées de nos états émotionnels, afin d'en tirer informations et surtout bénéfices. Cela a un très beau nom, dame Cecilia, cela s'appelle the affective computing (PDF), il paraît qu'ici, nous devrions dire: "l'informatique affective".

De son côté, un certain Matteo Sorci, inscrit également à un projet de recherches de l'École polytechnique Fédérale de Lausanne, et ingénieur allié à la start-up nViso, avec le soutien de la Fondation pour l’innovation technologique et du Fonds national (suisse) de la recherche, a depuis quelque temps mis au point le spidermask (i. e. une sorte de toile d'araignée en vue de numériser les mouvements du visage) qui, grâce à une webcam détecte lui aussi nos faciales expressions «qui sont communes à tous les êtres humains, des expressions "de base", en quelque sorte. Elles sont au nombre de sept (joie, colère, dégoût, peur, tristesse, surprise et une expression neutre). Avec des variations de perceptions selon les cultures». Pour plus de détails on pourra se reporter à ce PDF du journal Le Temps.

Mais si, en bon chercheur, il partage des ambitions semblables, l'ingénieur a d'autres conceptions de la réalité que la savante. Parti comme elle d'enregistrements sur des volontaires — il faut bien un début à tout —, il s'est vite rendu compte, lui, que la conscience pouvait biaiser ses analyses: «Nous analysons tout ce qui se passe inconsciemment au moment où vous regardez un spot publicitaire. C’est très utile, car quand vous serez ensuite au supermarché, ce dont vous allez vous souvenir, ce sont justement ces stimuli visuels enregistrés pendant que vous étiez devant votre écran. Il faut savoir que 95% de nos choix sont influencés par notre inconscient.»

La start-up nViso et son apôtre sorcier — qui «trouve personnellement qu’on a un peu trop peur des nouvelles technologies» — s'emploient donc à ajouter l’eye tracking (i. e. le suivi du regard ou oculométrie) pour mieux informer ses caméras dans les supermarchés. S'il finit par rencontrer Cecilia dans un salon de technologie, ils pourront ainsi de concert les embarquer (to embed comme ils disent) sur nos terminaisons téléphoniques.

Quand, selon La légende dorée (ca 1261) de Jacques de Voragine, le préfet Almachius offrit à Cecilia un palais pourvu qu'elle abandonnât sa foi, la future sainte et patronne des musiciens — Matteo, lui, devint patron des banquiers — lui adressa ces dernières paroles: «Je ne sais où tu as perdu l’usage de tes yeux: car les dieux dont tu parles, nous ne voyons en eux que des pierres. Palpe-les plutôt, et au toucher apprends ce que tu ne peux voir avec ta vue.»

Stefano Maderna:
Il martirio di Santa Cecilia, basilique de Santa Cecilia in Trastevere à Rome.
© Photographie: Sébastien Bertrand.

lundi 25 octobre 2010

Images de Paris et d'ailleurs



À l'occasion de nouvelles photographies prises ces jours-ci, nous avons réorganisé l'ensemble de nos images sur Paris. Entrez dans les Halles, le centre Georges-Pompidou et son magnifique nouvel accrochage des collections permanentes, croisez le fantôme du sixième, entrevoyez les tisseuses de la manufacture des Gobelins, allez vers l'Amérique à domicile ou au marché Saint-Pierre. Encore en vrac, quelques images attendent enfin leurs compagnes. Pour revenir des diaporamas sur ce tableau, cliquer sur «page précédente». Bonne promenade.


Où l'on retrouvera l'accès à la totalité de nos albums visuels. Kapo est nettement pour adultes.


La Hague

Kapo
et ses textes

Bilbao


Jardin


Safari

L'auteur

Rousses d'Edinburgh



Bordeaux

Dans Calcutta désert

103 calligrammes hébraïques

Jambes de Sicile


Sicile 2007


Manhattania
(13 albums)



Israël-Palestine
et son texte



Naples, Pâques 2010



Vendredi saint à
Procida, 2010






En plus des nombreux albums sur Manhattan, accessibles ci-dessus, voir aussi l'histoire du Chantier de World Trade Center:



Septembre 2007.


Juin 2009.


Octobre 2009.


© Photographies: Maurice Darmon.

mercredi 13 octobre 2010

Bernard-Henri Lévy et Jean-Luc Godard




Dans le prolongement de notre dossier
Godard et la question juive ouvert ici en 2007 avec notre essai Filmer après Auschwitz et son ensemble de documents émanant de Jean-Luc Godard lui-même depuis 1977, d'essais de divers auteurs ou de brèves de journalistes, sur la question de son supposé antisémitisme qu'ici nous contestons globalement, voici un utile témoignage de première main.

Sur son site
La règle du Jeu le 6 avril 2010 et dans Le point du 8 avril 2010, Bernard-Henry Lévy revient sur ses différents projets avec le cinéaste, sur des mots de lui qu'auraient repris à l'envi biographes et médias en les sortant de leur contexte. Ces précisions, dont certaines sont tout à fait inédites, serviront à approfondir le sujet avec plus de lucidité. Même si la circonstance est ici moins évidente qu'en d'autres occasions, elle nous rappelle la récurrence de telles accusations à l'emporte-pièce par des gens qui ont pourtant toute leur raison, d'autant que le profit qu'ils en tireront à la longue sera forcément tout à fait mince. Mais tous vivent-ils et se projettent-ils dans le même temps?

Pour être juste, Antoine de Baecque mentionne Bernard-Henri Lévy à cinq reprises dans son ouvrage de mille pages (1): p. 625, pour la proposition autour de Je vous salue Marie; p. 644 sans rapport avec Godard autre que celui d'avoir été entarté sept fois par Noël Godin, comme tant d'autres; p. 745 où, avec Godard, de Baecque souligne — à notre sens avec pertinence — la différence de nature esthétique et de fondement politique entre son For Ever Mozart (1996) et Bosna! de Bernard-Henri Lévy (1993), deux films sur la guerre en Yougoslavie; pp. 765/6 et 789 enfin, particulièrement concernées par le texte ci-dessous, où est raconté en détail le projet de 1999.

Dans toutes ces mentions, jamais Antoine de Baecque «n'instrumentalise» directement Bernard-Henri Lévy dans la question du supposé antisémitisme de Jean-Luc Godard. Nous avons longuement interrogé dans notre essai
Filmer après Auschwitz" le débat entre Godard et Claude Lanzmann sur la question de la représentation de l'extermination. Les enjeux soulevés par Shoah qui, en raison de son sujet mais aussi de ses options cinématographiques, est probablement l'un des films les plus importants de toute l'histoire du cinéma, ont manifestement continué de questionner Godard en son tréfond. Sans épuiser, loin de là, ces interrogations essentielles, prolongées depuis par Godard dans tous ses films, nous montrons que l'hypothèse de l'antisémitisme y est si loin d'être éclairante qu'en dépit de son apparente petitesse, il faudrait cerner plutôt les raisons politiques et médiatiques de son existence et identifier précisément les rôles, les statuts, voire malheureusement les intérêts personnels de chacun de ses acteurs.

Comme nous le précisons en notes, tous les propos prêtés par Antoine de Baecque à Bernard-Henri Lévy sont des citations tirées du seul ouvrage de Richard Brody
(2), références précises à l'appui. C'est donc à lui d'abord que ces objections, nuances et précisions devraient s'adresser.

Godard et l’antisémitisme : pièces additionnelles et inédites. — Il y a un épisode qui revient dans toutes les biographies de Jean-Luc Godard et dans celle, en particulier, d’Antoine de Baecque (Grasset) celui du projet de film sur la Shoah que nous avons nourri, entre mars et octobre 1999, Godard, Lanzmann et moi. Et, quand cet épisode est évoqué, c’est à l’appui d’une question, pour ne pas dire d’une thèse, qui est celle de  l’«antisémitisme» de l’auteur de Pierrot le fou: ne suis-je pas censé avoir moi-même, pour expliquer la naissance puis l’avortement de ce projet, déclaré que Jean-Luc Godard était «un antisémite qui essaie de se soigner» ?

Alors, comme je n’aime pas l’approximation, comme j’aime encore moins voir l’accusation d’antisémitisme invoquée à la légère et comme je déteste, de surcroît, me sentir instrumentalisé dans des débats grossiers et dont les instigateurs ne connaissent visiblement ni les aboutissants ni les tenants, je veux donner ici, et pour la première fois, ma version de cette affaire.

La vérité oblige à dire, d’abord, que nous n’en étions pas, lorsque Godard conçut ce projet de film-débat, à notre première idée de collaboration cinématographique : il m’avait déjà proposé, quinze ans plus tôt, le rôle de Joseph dans Je vous salue Marie; et s’il est exact que j’avais décliné l’offre, c’était pour une série de raisons d’ordre plutôt privé et que l’on simplifie outrageusement en les réduisant, comme le fait Antoine de Baecque, aux scrupules d’un «jeune» penseur «effrayé» par la «perversité» du personnage.

La vérité oblige également à préciser que nous avions eu, Godard et moi, un autre projet de film avant ce projet avorté avec Lanzmann: c’était un projet, cette fois, de moi; c’était une fiction qui devait se tourner en Inde et où il aurait joué le rôle d’une sorte de Kurtz-architecte (3), aux prises avec les ténèbres d’une ville en ruine et qu’il était supposé reconstruire; et, si le film ne s’est finalement pas fait, c’est pour des raisons, pour le coup, économiques – mais il est évident que je n’aurais pas songé un seul instant à en confier le rôle principal à un homme que j’eusse tenu, par ailleurs, pour cet antisémite que l’on nous décrit désormais, partout ou presque, aux États-Unis comme en Europe (2), sur un ton de quasi-évidence.

La vérité, toute la vérité, oblige à rappeler enfin qu’il y a eu un autre projet encore, un troisième projet, que ne connaissent apparemment pas non plus les biographes de Jean-Luc Godard : c’est un projet de 2006, celui-là; c’est un projet postérieur, donc, au projet Godard-Lanzmann-Lévy ; et c’est un projet qui consistait en un voyage en Israël qui devait s’intituler — proposition de Godard — Terre promise. Pourquoi ce troisième projet n’a-t-il, lui non plus, et malgré les efforts d’Alain Sarde, pas vu le jour? Parce que Godard, au fil des échanges, a fini par sortir de son chapeau l’idée — je le cite — «dumézilienne» d’adjoindre à son «affiche» un troisième nom qui était, dans son esprit, celui de Tariq Ramadan et qui n’était, dans le mien, pas acceptable. Mais ce serait mentir, là aussi, que de ne pas l’admettre : jusqu’à l’irruption de ce «tiers» incongru, j’envisageais sans états d’âme d’aller confronter in situ, et fût-ce très contradictoirement, mon entendement de l’être juif avec le sien.

Alors, quant au «projet Shoah» enfin, quant à ce fameux Pas un dîner de gala (4) que nous aurions dû cosigner, Godard, Lanzmann et moi, et qui fait visiblement fantasmer tout le petit monde des amateurs de l’œuvre godardienne, peut-être faudrait-il se décider, pour de bon, à interroger les protagonistes; peut-être faudrait-il demander leur témoignage à Pierre Chevalier, d’Arte (qui, contrairement à ce qu’écrit de Baecque, n’a jamais ni «pris peur» ni «décliné l’offre») ainsi qu’à Gilles Sandoz (qui était le maître d’œuvre de l’entreprise) ; peut-être la solution serait-elle de publier les pièces du dossier, c’est-à-dire, pour l’essentiel, les lettres de Godard décrivant par le menu, depuis le générique de début jusqu’aux dispositifs de tournage, la façon dont il voyait le film. Mais j’affirme, d’ores et déjà, qu’il y eut, de nouveau, maintes raisons à l’échec de l’aventure; qu’il y en eut de contingentes et de nécessaires ; que certaines furent liées au souci que chacun avait de soi et d’autres à un malentendu plus profond entre nos visions du monde; que la conception que nous avions de l’image, des images, ainsi que de leur régime de propriété, ne compta pas pour rien, non plus, dans la rupture finale — mais que, à mes yeux en tout cas, l’antisémitisme ne fut pas une de ces raisons.

Que le rapport de Godard au fait juif soit complexe, contradictoire, ambigu, que son soutien du début des années 70, dans Ici et ailleurs par exemple, aux points de vue palestiniens les plus extrémistes fasse problème, qu’il y ait dans les Morceaux de conversations d’Alain Fleischer (2009) des séquences que je ne connaissais par définition pas lorsque furent lancés chacun de ces projets et qui, aujourd’hui, m’ébranlent, cela est incontestable. Mais déduire de tout cela un péremptoire « Godard antisémite !» et s’appuyer sur cet antisémitisme supposé pour, en une démarche de plus en plus courante en cette basse époque de police de l’art et de la pensée (5), tenter de disqualifier l’œuvre entière, c’est faire injure à un artiste considérable en même temps que jouer avec un mot — l’antisémitisme — à manier, je le répète, avec la plus extrême prudence.

J’ai hésité avant d’écrire ces lignes. J’ai lu et relu, pour cela, le paquet de notes et de documents que j’ai conservés au fil de ces années. Mais c’était affaire de clarté et, je crois, de probité. — Bernard-Henri Lévy.

Notes.
1. Antoine de Baecque: Godard, biographie, Grasset (2010). Voir sur cet ouvrage important et très informatif nos deux notes: Les printemps de Jean-Luc Godard et Godard le neveu.

2. Pour les USA, il il s'agit du livre de Richard Brody, non traduit en France: Everything Is Cinema: The Working Life of Jean-Luc Godard, Faber and Faber, 2008. C'est lui qui rapporte le mot que Bernard-Henri Lévy cite en début de son article, et non Antoine de Baecque qui, p. 766, rapporte d'ailleurs un tout autre propos que l'écrivain, toujours selon Brody, aurait tenu pour la même circonstance. Devant l'échec, du projet Bernard-Henri Lévy aurait «simplement» dit: «Chacun d'entre nous avait peur de jouer l'idiot».

3. Kurtz, le héros de la nouvelle de Joseph Conrad Au cœur des ténèbres, correspond ici assez bien au contexte. De plus, comme le personnage a inspiré de nombreux cinéastes (Orson Welles, Francis F. Coppola, Werner Herzog), nous faisons l'hypothèse que c'est à ce personnage que Bernard-Henri Lévy fait ici allusion.

4. C'était le titre prévu par Godard à ce projet de 1999: Le Fameux Débat ou Pas un dîner de gala, allusion à la fameuse phrase de Mao-Tsé-Toung: «La révolution n'est pas un dîner de gala». L'épisode est raconté de façon relativement détaillée par Antoine de Baecque dans son ouvrage cité, pp. 765-766. Pour l'anecdote sur Je vous salue Marie, Antoine de Baecque cite en effet Bernard-Henri Lévy, toujours selon Richard Brody: «J'ai eu peur pour mon image publique. J'étais vraiment effrayé par lui, pas seulement par son extraordinaire intelligence, mais aussi par sa perversité.»

5. On lira un exemple parmi tant d'autres de ces manipulations. Pris la main dans le sac: Alain Fleischer — à qui Jean-Luc Godard a ouvert toutes ses portes et consacré manifestement beaucoup de temps et ne dit pas un mot devant les rancœurs que répand partout son reporter —, Jean-Luc Douin, journaliste au Monde et son directeur de rédaction Alain Frachon.


En librairie


La question juive de Jean-Luc Godard
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© Photogramme: Jean-Luc Godard,
Allemagne 90 neuf zéro (1991).