Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


samedi 27 mars 2010

Trois ans avec l'internet




On se trouve probablement cinq ou six fois dans sa vie à la croisée des chemins: le ou les jours où on s'engage dans un métier, ceux où on se marie, où on fait un enfant, où on apprend qu'on est gravement malade, et pour beaucoup celui où on se retrouve à la retraite. Si on laisse de côté les jours du chômage qui n'ouvrent pas vraiment les voies.
Quand il ne s'est plus agi de gagner ma vie: éduquer, enseigner, publier, séduire, et que ma religion était établie sur les mondanités, les glorioles et sur ceux dont le métier est de prescrire nos goûts, nos lectures, nos films et jusqu'à nos opinions, j'ai cru ma vie et ma pensée faites. Quand, au fond, je n'avais que soixante ans.

C'est alors que, par la médiation convaincante des magies du courriel, obstinément traité comme une correspondance, j'ai rencontré ce qu'il est trop vite convenu de dénommer "Internet". Le 27 mars 2007, "ralentir travaux", le nom — sinon le sens: un aimable commérage que quelqu'un arrêta net le jour même, grâces lui soient rendues —, s'imposa aussitôt, tant il voulait affirmer quelque chose contre lui. L'internet — simple nom de chose, article défini et minuscule, et non cette commune déification — me semblait surtout alors être globalement marqué par l'instantané, et la brève de comptoir. Comme la télévision de mon enfance qui m'a fait rêver d'y devenir réalisateur, il fallait dissiper les préjugés élitistes, être accueillant à ce avec quoi j'allais désormais vivre, et donc trouver des raisons de l'aimer. Sans succomber à mon tour à ses attraits spontanés, et savoir si vraiment je saurais "ralentir" l'internet et y "travailler". Un certain internet donc auquel il faut participer, élu dans l'immensité confuse que recouvre aujourd'hui ce mot-monde.

J'ai consigné de temps en temps mes sentiments sur cette petite histoire de ralentir travaux, vécue au jour le jour. Trois ans après, qu'en dire et qu'en penser? Pour qui d'abord? "Pour toi", ai-je pris le parti de répondre à cette question, qui n'est peut-être pas la seule, mais qui mérite d'être plus objectivement posée. Trente mille visiteurs environ que diverses mésaventures, dont celle racontée dans Un autre encartage, m'ont appris à ne pas confondre avec des lecteurs, mais après tout n'y en aurait-il qu'un sur dix pour s'attarder sur un texte que, par ce biais, j'aurais déjà infiniment plus de lecteurs que ne m'en aura procuré l'édition classique, et aux grands écrivains que j'ai eu le bonheur de traduire.

Chaque année depuis vingt ans, Gallimard, Fayard, et tant d'autres maisons (1) dont il ne s'agit pas de suspecter une seconde l'honnêteté comptable, m'adressent des relevés de droits obstinément négatifs sur des traductions d'auteurs comme Giovanni Verga, Leonardo Sciascia, ou Luigi Pirandello. Ne parlons pas des autres écrivains que j'ai eu le privilège de traduire, moins connus. Quant à mes textes publiés, le fisc a eu tout à fait raison de jamais s'intéresser sérieusement à eux.

Évidemment, les éditeurs ont un rôle de validation de l'écrit auprès de la communauté des lecteurs qui, ne voulant pas risquer de lire n'importe quoi, s'en remettent à eux, lecteurs professionnels et garants premiers de l'écriture. L'argument est sérieux, mais insuffisant. Devenir son propre éditeur sans entrer dans des circuits immédiatement marchands change la question du compte d'auteur.

Quand le site n'est pas le support à des entrées publicitaires, son auteur n'est pas forcément préoccupé outre mesure par la quantité de ses visiteurs. Je sais que la partie se joue d'abord avec moi-même: écrire au fil des jours, c'est entrer en pensée, c'est faire de tout ce que je rencontre — livres, films, situations, événements et faits divers — une occasion de les rendre textes, et, peu à peu, me rendre compte (oui d'abord à moi) que la grande difficulté est de choisir ce qu'il convient de partager avec un autrui, si abstrait soit-il, quitte à voir cette part commune devenir l'âme même de mon intimité.

C'est qu'écrire au jour le jour sur l'internet, c'est déceler ici le durable justement au-delà de l'anecdote ou du succès passager, c'est choisir ou éviter de nommer ceux par qui Google dirige vers Ralentir Travaux des visiteurs; loin de s'y résigner, épouser — Roland Barthes par exemple — le fragment comme éthique et comme esthétique; développer les liens significatifs qu'au fond Denis Diderot, autre adepte de la conversation consignée, de la lettre et du fragment, avait déjà expérimentés avec son Encyclopédie: s'ordonner en mots-clés et accepter de se laisser par eux ordonner par d'autres, frères ou ennemis; prendre date avec soi-même et s'interdire les humeurs versatiles du moment en lieu et place de pensée fidèle, aujourd'hui drôles mais demain ridicules; accepter, comme Montaigne — encore un que j'enrôle d'autorité dans les virtuels internautes du passé — de ne renier jamais ses essais mais préférer dans le temps se contredire (2); sans me priver pourtant de préciser des textes demeurés vivants, le réel internet est aujourd'hui bien là: tous les jours prendre rendez-vous avec la responsabilité de la chose dite, devant les ambivalences et les ambiguïtés de nos acteurs et de notre présent.

Là, trois cent notes ou articles derrière moi, miens ou textes élus d'autrui, se confronter à leur archivage, leur classement, quinze dossiers thématiques ouverts en autant de sous-sites, conjuguer autant qu'il est possible le stock classique et le flux d'aujourd'hui. Et donc a posteriori se confronter à la seule question qui vaille: «Qu'as-tu fait, ô toi que voilà, de ta vie, de ta langue, de ton temps, de ta pensée?»

Aux alentours de ce lieu d'écriture et de travail, différentes figures de l'internet (cessons de bouder notre plaisir: sites personnels ou collectifs passionnants, courriels bien moins invasifs que le téléphone même s'il n'est pas portable, liens d'information, d'instruction, de connaissance, de dépistage de la fraude et de l'imposture au-delà de toute espérance, indispensable et si scrupuleuse Wikipedia (3) qui remet à leurs justes places mandarins et experts) redonne chaque jour du sens à ma vie. Même si je n'ai pas su trouver jusqu'ici comment me confronter à l'ouverture aux commentaires et à leur "modération" — une bataille de régulation que je juge au-dessus de mes forces — l'instrument renouvelle la permanente question de la place et du rôle de l'intellectuel dans la cité. Il contribue sans doute puissamment à libérer la parole des peuples et à favoriser la voix de la liberté dans nombre de pays. La surveillance globale que les dictatures et les pouvoirs démocratiques en tirent est réelle, mais elle montre surtout combien est illégitime, et au bout du compte cauchemardesque, de compter sur la seule clandestinité pour travailler à l'état de notre monde.

Loin d'être virtuel, le monde qu'il constitue est désormais notre réalité la plus intime. Il colporte ses périls: le poids que, par son intermédiaire, prennent le mensonge et la rumeur, quand la démocratie continue à avoir besoin de la voix des experts et de la connaissance et de ne pas confondre consensus, complot, débandade des opinions et convergence et relativité des recherches; et la facilité avec laquelle sa rapidité de diffusion peut répandre l'approximation obscurantiste, avec une ampleur du dégât dans toutes les couches sociales. Pas forcément les moins instruites, mais celles qui devraient garantir le sérieux de la recherche méthodique et la relative solidité des résultats, dont, dans les circonstances modernes, toute décision politique dépend. Et qui trouvent au contraire du dernier chic — comme dirait Gustave Flaubert dont on se prend à rêver ce qu'aurait pu y devenir son Dictionnaire des idées reçues — de tonner contre "Internet".

1. Dans son opuscule, que nous pouvons lire intégralement en ligne: De l'illégitimité de la contrefaçon des livres, Emmanuel Kant établissait en 1785 une distinction entre le livre-objet et le livre-texte. Il y écrit: «Je crois être fondé à considérer une édition non comme le trafic que l'on ferait d'une marchandise en son propre nom, mais comme une affaire gérée au nom d'un autre, c'est-à-dire de l'auteur». 2. Encore qu'un exemple célèbre nuance cette affirmation. On connait la fameuse phrase de Montaigne à propos de son ami Étienne de La Boétie: «Parce que c'était lui parce que c'était moi». On ne sait pas toujours que — couleur et nature de l'encre sur le Manuscrit de Bordeaux faisant foi — le «parce que c'était moi» fut ajouté huit ans après. Le temps sans doute nécessaire à Michel pour s'apercevoir qu'il avait réussi à intérioriser son alter ego. Comme pour dire: "C'était alors mon mentor. Enfin, huit ans après, je l'équivaux"?
3. Qui dédaigne cette entreprise véritablement collective tout en l'utilisant au quotidien, qu'il y apporte ses savoirs et ses talents, c'est si simple en apparence. Il verra bientôt d'expérience qu'il n'est pas si aisé d'y écrire durablement n'importe quoi. Sur les sujets qui vaillent, s'entend.

Gravure: Théodore Galle, Mort, Jugement, Enfer et Paradis (détail). In Jan David, Veridicus christianus, Anvers, 1601.

dimanche 21 mars 2010

Les printemps de Jean-Luc Godard




L'actualité sur Jean-Luc Godard est fournie en ce moment. Donnons seulement les nouvelles, nous y reviendrons souvent, progressivement, longuement.

• D'abord l'édition en DVD Morceaux de conversations avec Jean-Luc Godard, le film d'Alain Fleischer dont, le 1er février 2009: Tout ce que je peux pour Jean-Luc Godard, nous déplorions l'absence globale d'exploitation en salle, est parue. Outre le film lui-même de cent vingt-cinq minutes, nous pouvons voir et entendre Ensemble et Séparés, sept rendez-vous avec Jean-Luc Godard, d'une durée de quatre cent cinquante six minutes, différentes visioconférences avec André S. Labarthe, Dominique Païni, Jean Douchet, Jean- Michel Frodon, Nicole Brenez, Jean Narboni et Jean-Claude Conesa. Si on écoute aussi les débats en ligne qui accompagnèrent les projections parisiennes du film, auxquelles nous renvoyions naguère dans notre note, nous jouissons alors d'un travail informatif important, dont il faut surtout remercier les infatigables éditions Montparnasse plus que, selon le mot du cinéaste, «les professionnels de la profession».

• Vient de paraître ensuite un ouvrage de près de mille pages dû à Antoine de Baecque: Godard, biographie, aux éditions Grasset et Fasquelle. Jamais nous n'avons encore disposé d'une telle somme d'informations rassemblées avec patience, discernement, courage aussi car la matière est plus que foisonnante.
Sa lecture ressuscite d'une certaine façon toute l'histoire du cinéma dans la seconde moitié du XXe siècle (plus une décennie) et toutes ses figures emblématiques. C'est la première fois que sont décrites d'une façon si précise les années Dziga Vertov, où le cinéaste élimina jusqu'à son nom. Années dont ce livre montre l'importance, même s'il ne me consolera jamais tout à fait d'avoir été contraint de traverser la décennie 70 sans l'aide de son cinéma. D'autres, heureusement, me furent d'un plus précieux secours: Maurice Pialat, Jean Eustache, Alain Resnais ou John Cassavetes, ne désespérèrent pas autant de leurs publics, c'est-à-dire de nous, il faudra bien en dire un jour davantage.
Cette biographie nous donne enfin mille occasions d'approcher le mystère, le symptôme Godard, la personne oui, mais plus que ça, une esthétique fondée sur l'implosion, le minage, la ruine de tout ce qu'il touche et approche, pour une œuvre qui n'en finira sans doute jamais de faire trembler le cinéma et, au-delà, tous les arts de l'image et du son, sur leurs produits finis et leurs certitudes, pour les contraindre comme lui sans cesse à la renaissance: "numéro deux" en quelque sorte. Elle nous permet enfin d'entrevoir l'ampleur des dommages humains collatéraux de cette furie créatrice. Mille pages qu'il faut lire: le plaisir ininterrompu conforte cette nécessité (1).

• La sortie de Film Socialisme, ce que, dans sa passion de l'ambiguïté, Godard appelle son "dernier" film, est imminente: le film devrait être présenté à Cannes en avril. L'ancienne bande-annonce indiquée par notre note précédente du 20 juin/9 juillet 2009 semble avoir été remplacée par une nouvelle ici, qui n'en laisse pas présumer davantage. Une fois de plus, la déconstruction et les fragments sont là pour organiser à la fois l'attente, la frustration, l'agacement, mais soyons certains que le splendide étonnement sera encore bientôt au rendez-vous. Tant qui n'étaient plus du voyage d'Éloge de l'amour, ou de Notre musique, sauront-ils cette fois reprendre le navire? Nous le leur souhaitons.

• Enfin, en juillet dernier justement, nous apprenions son projet de film sur l'extermination des Juifs d'Europe à partir du livre de Daniel Mendelsohn, Les Disparus. Antoine de Baecque nous en donne des nouvelles dans son livre: le cinéaste semble toujours y penser, ce qui ferait de Socialisme au moins «l'avant-dernier». Le projet est même en développement aux États-Unis, aux soins du producteur Edward R. Pressman, de l'ami américain du cinéaste Tom Luddy, et du déjà pressenti scénariste israélien Oren Moverman (ils ont décidément tous des noms prédestinés!). Mais Antoine de Baecque ajoute que «l'issue est tout de même peu probable».
Mon intuition est pourtant différente, et nettement plus optimiste, comme je le disais déjà à l'époque et comme le pensait Daniel Mendelsohn lui-même. Si la vie laisse le temps au cinéaste octogénaire, dont les projets mettent désormais plusieurs années à mûrir, j'ai le sentiment que tout — le sens de sa vie, sa mise en perspective de toute l'histoire du cinéma, sa passion du renouveau, sa ressource psychologique dès lors qu'il est dans le processus créatif —, tout mènera ce juif et Palestinien du cinéma à trouver le temps, la force, l'aide et la joie (oui, la joie), pour que son dernier film soit précisément sur cette extermination, qui demeure l'horizon de son art et l'obsession de sa vie; pour prendre encore une fois à contrepied les mauvaises langues, les sourds et les aveugles, encore une fois nous offrir son art proprement talmudique: infinies controverses et provisoires déchiffrements.

PS. Signalons la proche sortie en avril 2011 de nos essais "Filmer après Auschwitz / La question juive de Jean-Luc Godard", et "Pour John Cassavetes" aux éditions Le Temps qu'il fait.


1. Nous avons plus récemment consacré une note additive à la lecture de ce beau travail: Godard le Neveu, où nous posons quelques indices entre Jean-Luc Godard et Maximilien Vox, plus quelques phrases troublantes sur Jean-Philippe Rameau.


En librairie



La question juive de Jean-Luc Godard
Pour John Cassavetes
Si vous préférez les commander aux Éditions Le temps qu'il fait,
cliquer ici.

© Photogramme: Jean-Luc Godard, Éloge de l'amour, 2001.

vendredi 12 mars 2010

Taslima Nasreen, la recluse (3)




Depuis notre article du 13 janvier 2008 Taslima Nasreen 8842,62 €, introduction à son texte Je ne suis plus qu'une voix désincarnée, complété le 22 mai 2008 de quelques informations, nous n'avions plus de nouvelles de l'écrivain. Dans Le Monde du 8 mars 2010, Frédéric Bobin nous en donne. Les détails dans ce domaine ayant toute leur importance, nous préférons reproduire ce texte, plutôt que le résumer.

Taslima Nasreen, la recluse. — Les policiers veillent au bas de l'immeuble. Ils ont dressé sur le trottoir une tente de toile kaki. Ils y viennent s'affaler sur des lits de camp à chaque relève de la garde. En haut, face à l'ascenseur, un autre policier, assis sur sa chaise, fusil sur les genoux, se livre à une ultime inspection. Il frappe à la porte, annonce à voix basse les visiteurs. Taslima Nasreen sort enfin sa bouille joufflue surmontée d'une épaisse frange et invite à pénétrer dans un salon tapissé de livres en langue bengalie. Dans la bibliothèque vitrée, un autocollant militant — "L'athéisme soigne le terrorisme des religions" — cohabite sans mal avec une tête de Bouddha tibéto-cachemiri et un Ganesh (dieu-éléphant hindou) miniature. Un gros coquillage trône sur la nappe jaune tournesol de la table à manger. Là est le refuge secret de la proscrite, la tanière de l'écrivain maudite, forcée à l'errance ou à la clandestinité. Ample chemise mauve passée sur un battle-dress, elle se niche sur son canapé et dévide avec un mélange d'ironie et d'accablement la chronique de son infortune.

Depuis qu'elle a été bannie en 1994 de son pays, le Bangladesh, condamnée à mort par des fatwas de fondamentalistes musulmans pour ses écrits dénonçant l'oppression des femmes dans l'islam, Taslima Nasreen, quarante-huit ans, est une apatride trimbalant sa valise de pays en pays, de villes en villes, séjours fugaces en des havres provisoires. La voici à New Delhi depuis quelques semaines, hébergée dans l'appartement d'un ami. Pour combien de temps? Elle l'ignore. Les autorités indiennes viennent de lui accorder un permis de séjour expirant au mois d'août. Après, ce sera l'inconnu, une nouvelle fois. On lui a laissé entendre que le sauf-conduit ne sera pas renouvelé. La présence de Taslima Nasreen en Inde est une affaire trop explosive. Elle le sait, elle en souffre et elle se terre. Elle espère simplement que le «bon sens finira par prévaloir» et que la furie des controverses se dissipera.

À vrai dire, c'est assez mal parti. Début mars, de violentes émeutes ont éclaté dans deux localités du Karnataka, État méridional de la Fédération indienne, à la suite de la publication dans un journal local d'un article portant sa signature. L'agitation avait été orchestrée par des groupes musulmans. Deux personnes ont péri dans les affrontements avec la police. «La nouvelle de ces morts m'a anéantie», souffle Taslima Nasreen. Elle ne comprend pas. Elle n'a jamais envoyé d'écrit à ce quotidien. L'article controversé est en fait une traduction approximative en langue locale (kannada) d'un texte déjà paru en janvier 2007 dans l'hebdomadaire de langue anglaise Outlook India. Dans cette tribune, Taslima Nasreen se livrait à une exégèse de certains passages du Coran et des hadiths (fragments de récit de la vie de Mahomet) imposant aux femmes le port du voile. Elle l'avait écrite pour contester la thèse selon laquelle les textes sacrés de l'islam seraient silencieux sur le sujet. Et elle concluait que les femmes musulmanes devaient s'affranchir de ces préceptes et «brûler leurs burqas», «symboles de l'oppression des femmes». Vieux de trois ans, l'article a brutalement refait surface pour d'obscures raisons.

Il y a quelque chose qui horripile Taslima Nasreen. Pourquoi se focalise-t-on en permanence sur ses critiques de l'islam? «Je critique toutes les religions, pas seulement l'islam, insiste-t-elle. Je critique aussi les traditions de l'hindouisme qui portent atteinte aux droits des femmes !» Elle glisse l'index sous le col de sa chemise et en tire un collier aux segments d'or, le fameux mangalsutra, bijou offert par l'époux lors du mariage hindou. «Le mangalsutra, c'est le symbole de la femme hindoue mariée, explique-t-elle. Or, je ne suis pas mariée et je le porte, juste pour défier cette tradition qui fait de la femme la propriété de l'homme. Quand je critique l'hindouisme dans mes articles, poursuit-elle, je suis parfois partiellement censurée par mes éditeurs. Mais je n'ai jamais reçu de menaces de mort de ce côté-là. Il n'y a que les musulmans qui m'attaquent.»

Taslima Nasreen se sent bien seule. Bien sûr, il y a ces amis bengalis qui débarquent régulièrement de Calcutta pour la fêter. Bien sûr, il y a eu cet éditorial du quotidien The Hindu qui a pris sa défense au lendemain des émeutes du Karnataka. Mais le silence des intellectuels "progressistes" indiens à son sujet ne laisse pas de l'intriguer. «Les gens de gauche en Inde combattent avant tout le nationalisme hindou et veulent donc défendre les minorités, en particulier la minorité musulmane. À leurs yeux, critiquer l'islam, c'est s'attaquer à la minorité musulmane.» Le reproche adressé à Taslima Nasreen est souvent son "irresponsabilité" au regard de l'impérieuse nécessité de maintenir l'harmonie dans un pays en proie à des tensions interconfessionnelles historiques. «On me somme de ne pas offenser les sentiments religieux des musulmans. Mais quel sens a la liberté d'expression si on ne peut offenser personne?»

Depuis les émeutes du Karnataka, Taslima Nasreen ne sort plus de chez elle. Avant, elle osait quelques discrètes excursions dans les recoins de New Delhi où elle pouvait humer quelques-unes des saveurs bengalies qui lui manquent tant. «J'allais au marché acheter du poisson ou dans un restaurant bengali. Mais cela s'arrêtait là: jamais de théâtre, ni de cinéma ni d'expositions.» Recluse de facto, elle consume son temps à lire, écrire, regarder la télévision, communiquer avec l'extérieur grâce à Internet.

Ainsi son éditeur français lui a-t-il proposé de gommer un passage de son prochain livre à paraître le 31 mars chez Flammarion, quelques lignes apparemment jugées trop sulfureuses. Il s'agissait du récit d'un épisode de son enfance au Bangladesh où elle avait bravé l'autorité de sa mère en injuriant Allah. À sa grande surprise, le sacrilège ne lui avait pas alors valu d'être foudroyée du châtiment promis. «À huit ans, j'ai compris que je pouvais offenser Allah sans que ma langue ne tombe, comme on me l'avait fait croire.» Ainsi l'athéisme s'est-il glissé en elle. Elle le brandit depuis avec fierté comme en témoignent les autocollants frappés de jeux de mots qui ornent sa bibliothèque ou son frigidaire ("Beware of dogma").

Elle s'envolera d'ailleurs bientôt pour l'Australie, assister à une convention internationale de l'athéisme, à Melbourne. Cette sortie du territoire indien, elle le sait, peut être périlleuse. «Je prends le risque d'être refoulée à mon retour mais je l'assume». De toute façon, elle connaît son «impuissance» face à logique des États. «L'heure de ma défaite peut sonner à tout instant.» — Frédéric Bobin.

© Photographie: Bangladesh, Caroline Riegel.

lundi 8 mars 2010

Le printemps de Bagdad




Ce dimanche 7 mars, dès l'ouverture des bureaux de vote pour les élections provinciales, un immeuble s'effondrait à Bagdad soumise aux obus, aux tirs de mortiers et de roquettes, ensevelissant vingt-cinq personnes. La journée s'est terminée sur un bilan national de trente-huit morts et de cent dix blessés. Les mercredi et jeudi précédents, Al-Qaida avait déjà tué cinquante personnes à Bagdad et à Bakouba et, samedi, explosait à Nadjaf une voiture piégée. Sans parler des quarante-sept bombes désamorcées dans la seule capitale au cours des précédentes vingt-quatre heures. Al-Qaida avait clairement prévenu les Irakiens: «L'État islamique (...) déclare que quiconque sortira de chez lui pour participer à cette journée, défiant la loi de Dieu et ses mises en gardes claires, s'expose malheureusement à sa colère et à toute sorte d'armes des Moudjahidine».

Dimanche matin, les rues sont forcément demeurées désertes mais, au fil des heures, les Irakiens ont voté en nombre pour affirmer avant tout leur attachement au processus démocratique lui-même. Ils le savent mieux que nous: après le décourageant contre-exemple des élections palestiniennes, les leurs sont les premières dans la région depuis des temps hors de toute mémoire. Ainsi, sept ans après la disparition de la dictature et au prix de terribles convulsions, cette claire majorité d'Irakiens qui ont su aujourd'hui vaincre leurs peurs a tenu à démentir les sombres pronostics de décomposition et de fatalité de l'anarchie.

Le Premier ministre Nouri al-Maliki semble reconduit et conforté par les premiers résultats, même si ce peuple devra encore subir du temps et des violences sur le difficile chemin. Mais, pour fragiles qu'ils soient, les acquis sont d'ores et déjà nombreux et importants: les électeurs ont neutralisé les ennemis de toute expression politique, tempéré les divisions entre chiites et sunnites, et affirmé les conditions politiques nécessaires pour un retour économique de leur pays qui, jusqu'à l'invasion de l'Iran en 1980 — un an après l'accession à la présidence de Saddam Hussein — et celle du Koweït en août 1990, était le plus riche des pays arabes, et qui demeure la troisième réserve pétrolière mondiale.

Très vite donc, les relations entre l'Irak et ses voisins, en particulier avec l'Iran, vont inévitablement se tendre, dans une situation où les sanctions internationales et leurs conséquences sur l'indispensable investissement technologique ne sont pas neutres. D'autant que ces élections entérinent la perte d'influence politique des mouvements proches de l'Iran, comme l'Alliance Nationale Irakienne, après la mort en 2009 d'Abdul Aziz al-Hakim, et le discrédit politique du mollah Moqtada al-Sadr et de ses violences. Enfin, tout simplement, le contraste évident entre le scrutin irakien — «plutôt transparent» selon le mot de l'observateur de l'ONU Ad Melkert — et les élections iraniennes truquées de juin 2009 et son cortège d'incessante répression menée par le dictateur putschiste et ses complices, n'aura pas échappé aux Iraniens et Iraniennes engagés dans leur historique mouvement.

D'ici quelques jours ou quelques semaines, nous saurons mieux ce qu'il en sera de la fragile mais exceptionnelle perspective démocratique qui s'ouvre dans la région. Aujourd'hui, mises bout à bout, ce sont plutôt de bonnes nouvelles.

© Photographie: auteur non identifié, tous droits réservés.

samedi 6 mars 2010

Le timonier de saint Paul



Le célèbre professeur Alain Badiou aime impressionner son monde avec ses grandes compétences en mathématiques, des plus contemporaines. Elles ont évidemment pour lui l'avantage de nous laisser cois: où trouverions-nous ensuite le toupet de mettre en doute ses édifices, quand ils s'élèvent sur des tels fondements? Comment surmonter notre ignorance, tandis que, dans le même mouvement, il honore ses primesautiers élans du parrainage rimbaldien, même si notre Rimbaud est un petit peu plus complexe que le culte de l'instant, de l'événement, de tout ce surgissant qui électrise le docte paulinien? C'est que sa révolte à lui n'est pas pure errance poétique, mais celle d'un hardi penseur d'exception: l'homme est si subversif, sa voix tonnant partout si dissonante que le jour où ces discours deviendraient une véritable gêne pour cet État répressif et «capitalo-parlementariste», nous risquerions de nous retrouver trop tôt sevrés de leur nécessaire distinction.


Des pygmées de la pensée osent pourtant se dresser sur leurs ergots: et si le mathématicien ne maîtrisait pas le sens de notions élémentaires comme "hypothèse" ou "axiomes"? Et si le culte de l'irruption et de l'instant n'était qu'une façon commode de balancer par-dessus bord une encombrante trajectoire politique et historique, de fonder à son bénéfice une religion de l'amnésie? Et si la pose révolutionnariste n'était qu'assemblage de menus fétichismes impliquant la mort de Marx, une banale figure de plus de la capacité du sorbonnagre à usurper le pouvoir, quitte à assassiner l'intelligence? Si on osait enfin ne plus le croire sur parole partout sonnante pour le prendre au mot ici trébuchant? Exercice libérateur et réjouissant auquel se livre Jérôme Batout dans Le Monde du 23 février 2010, après tout lui aussi docteur en philosophie et en sciences sociales.


Alain Badiou et le sceptre du communisme. – Alain Badiou s'est récemment fait ("Le courage du présent", Le Monde daté du 13-14 février 2010) le porte-voix d'une opération à laquelle le titre de son plus récent essai, L'Hypothèse communiste, peut donner un nom. Il faut reconnaître que, ce faisant, Alain Badiou attire indirectement l'attention sur un problème d'interprétation de l'histoire du XXe siècle: tout se passe en effet comme si la crise révélée par la finance lors des deux dernières années rendait souhaitable, vingt ans après la chute du mur de Berlin, la reconsidération de l'aventure du siècle dernier sous le visage d'un match nul idéologique entre capitalisme et communisme. On avait cru au krach de l'idée communiste, et voici que vingt ans plus tard éclaterait la bulle spéculative du capitalisme. Dans ces conditions, ne serait-il pas salutaire de remobiliser l'idée communiste sous la forme aimable d'une "hypothèse"? Il y a sans doute dans la séquence historique actuelle l'espace pour un réexamen de l'idée communiste; et chacun est libre de l'entreprendre. On peut aussi, tout en se sentant étranger à l'idée communiste, juger nécessaire d'expliquer en quoi la démarche initiée par les hérauts de "l'hypothèse communiste" constitue une tentative de liquidation intellectuelle des principales prémisses de l'œuvre philosophique de Marx. Ce dernier n'étant pas en mesure d'exercer son droit de réponse, et la liquidation de sa pensée se laissant fort bien voir à l'échelle de la tribune publiée par Alain Badiou, pourquoi ne pas en dire brièvement deux mots?

Premier mot: dialectique. Le communisme fut pensé par Marx en fonction d'une représentation dialectique de l'histoire: il y a des temps d'affirmation, des temps de négativité, il y a au sein du capitalisme des contradictions qui finiront par mener au dépérissement de l'État. Thèse, antithèse, synthèse, si l'on veut dire simplement le mouvement dont procède le matérialisme dialectique. Or voici qu'Alain Badiou vient promouvoir les charmes d'une "hypothèse" communiste. Une hypothèse: moins qu'une thèse, une avant-thèse, la modestie d'une proposition dénuée de dogmatisme. Or l'humilité fait long feu, puisque demandant ce qu'est cette "hypothèse communiste", Alain Badiou répond nettement qu'elle "tient en trois axiomes". Le sommeil dogmatique n'aura pas duré longtemps: l'hypothèse se révèle série d'axiomes, énoncés évidents, non démontrables, et universels. On est loin de l'hypothèse, proposition avancée provisoirement, et devant être ultérieurement contrôlée. Premier temps de la liquidation, donc, la fusion-absorption d'une dialectique, opération intellectuelle hautement réflexive, en une axiomatique, manœuvre bassement impérative, le tout sous la couverture rhétorique d'une hypothétique.

Deuxième mot: "témoin-clé". Cherchant dans le présent la figure qui saura donner à "l'hypothèse communiste" une morale provisoire — il est n'est pas certain que Descartes apprécierait l'emprunt —, Alain Badiou place au centre de la scène de l'histoire celui qu'il nomme le "témoin-clé", entendez, "le prolétaire immigré sans papiers". À nouveau, la liquidation, quoique habile, est sans détour: pour Marx, le prolétaire n'avait pas de patrie, il était non le témoin (fût-il clé), mais bien le héros de l'histoire. Non pas victime sacrificielle d'un processus historique qui le dépasse et le détruit, mais acteur principal d'une histoire qu'il produit, et d'un monde qu'il transforme, par son travail. Avec Badiou, le jeu s'inverse: l'acteur devient figurant; il est incontournable non en fonction de sa centralité dans l'histoire, mais, au contraire, de son exclusion, de sa mise à l'écart. Autrement dit, le prolétaire de Badiou, "témoin-clé", a l'intéressante propriété d'être placé en garde à vue.

En deux mots donc, la dialectique produite par un acteur devient une axiomatique subie par un témoin. Pour Marx, les hommes font leur histoire, mais ils ne savent pas l'histoire qu'ils font: avec Badiou, les hommes ne font pas leur histoire — et ils ne savent pas l'histoire qu'ils ne font pas. Sans prévenir, la catégorie intellectuelle du fétichisme — mobilisée en son temps par Marx afin de dénoncer la dissimulation du produit du travail de l'homme sous le voile des échanges de marchandises — se retourne contre les tenants de "l'hypothèse communiste". La fétichisation de l'immigré sans papiers ouvre la voie à la métamorphose du spectre du communisme en un sceptre, assurant à ses titulaires une confortable rente en ces temps de désarroi idéologique, et accessoirement un redoutable ascendant sur les "témoins-clés" de l'histoire. Peu importent les opinions politiques: pour tous, il y a certainement ces jours-ci le plus grand profit à relire Marx — et avec lui, tous les auteurs du XIXe siècle, chaudron dont sont sorties certaines catégories politiques qui continuent d'être les nôtres. Est-il permis cependant de proposer que cette relecture, forcément critique, gagnerait à prendre ses distances avec toute opération de liquidation? Cette proposition n'est évidemment qu'une hypothèse. — Jérôme Batout est docteur en philosophie et en sciences sociales.

Pour quelques prolongements sur notre maître penseur, lire: Un étrange apôtre. Réflexions sur la question Badiou, de Philippe Zard (télécharger le document).

© Photographie: Albert Einstein le jour de son soixante-douzième anniversaire, le 14 mars 1951. auteur non retrouvé. Commentaire d'Einstein: «Cette pose révèle bien mon comportement. J'ai toujours eu de la difficulté à accepter l'autorité, et ici, tirer la langue à un photographe qui s'attend sûrement à une pose plus solennelle, cela signifie que l'on refuse de se prêter au jeu de la représentation, que l'on se refuse à livrer une image de soi conforme aux règles du genre». Tirée en neuf exemplaires sur la demande du savant, on n'en connait qu'une aujourd'hui, vendue aux enchères pour 45000 £ à David Waxman, un collectionneur new-yorkais, en juin 2009.

Avec cette légende, en allemand : «Ce geste que vous aimerez, parce qu'il est destiné à toute l'humanité. Un civil peut se permettre de faire ce qu'aucun diplomate n'oserait. Votre auditeur loyal et reconnaissant, A. Einstein 53».

mercredi 3 mars 2010

Rafle sur les droits de l'homme?




Créé en mars 2006 pour lutter contre les dérives de la Conférence de Durban (2001), le nouveau Conseil des droits de l'homme des Nations-Unies s'était bientôt retourné en son contraire, sous l'emprise des membres de l'Organisation de la Conférence islamique. Un appel de la LICRA, L'ONU contre les droits de l'homme, avait en février 2008 souligné la transformation de l'ONU en

«une machine de guerre idéologique à l'encontre de ses principes fondateurs. Ignorée des grands médias, jour après jour, session après session, résolution après résolution, une rhétorique politique est forgée pour légitimer les passages à l'acte et les violences de demain.»

À titre d'exemple ou de jalon, dans un de ces débats préparatoires où avait été soulevées les questions de la charia et de la lapidation des femmes, Monsieur Doru Costea, alors président de ce Conseil, avait suspendu la séance pour déclarer, dès la reprise:

«[Le Conseil des droits de l'homme] n'est pas préparé à discuter à fond des questions religieuses: en conséquence, nous ne devons pas le faire [...] Je promets que la prochaine fois que l'orateur émettra un jugement de valeur sur une croyance religieuse, loi ou document (religieux), je l'interromprai et donnerai la parole à l'orateur suivant».

Gageons qu'en homme de foi, il eut à cœur de tenir sa promesse.

Chacun se souvient enfin de la débandade de Durban II en avril 2009, et de celle de notre Ministre des Affaires étrangères et européennes, qui fit de la déclaration finale de cette sordide conférence «un texte historique majeur, dont l'adoption tient du miracle». Là encore, le vocabulaire au moins fut au rendez-vous.

Ce même Conseil des Droits de l'homme a aujourd'hui quatre postes à pourvoir. La Libye et l'Iran viennent de se porter candidats. Ces pays mêmes à qui, en 2007 et 2008, le Conseil des Droits de l'homme avait confié la présidence et la vice-présidence du comité préparatoire à ladite Conférence, qui se tint à Genève.

À propos de Suisse, la vice-présidente de la Commission de politique extérieure du Conseil National à Berne, Christa Markwalder, déclarait le 3 septembre 2009 à la télévision alémanique: «Le chef d'État libyen demande que figure à l'ordre du jour [onusien] la division du territoire suisse et sa répartition entre les pays voisins». Cette requête devait être soumise devant la soixante-quatrième assemblée générale de l'ONU qui débutait le 15 septembre 2009 sous la présidence de la Libye, justement. Le General Committee chargé d'établir l'agenda de la session, n'a pas confirmé avoir reçu cette requête, et l'a rejetée par avance.

Ce 26 février 2010, le même homme lance un appel au djihad contre la Suisse, qui ouvre des perspectives au directeur général des Nations-Unies à Genève, Serguei Ordzhonikidze: «Je crois que de telles déclarations de la part d'un chef d'État sont inadmissibles dans le cadre des relations internationales». En attendant qu'il en soit tout à fait sûr, contentons-nous pour l'instant là encore de sa croyance.

Dans l'état actuel du monde, on pourrait déjà passer sur les manifestations récurrentes d'humour du président libyen et de celles de quelques hauts responsables européens, mais l'Iran ne fait encore rire personne: son dictateur et ses mafias tuent, torturent, pendent publiquement, bafouent les droits les plus élémentaires du peuple iranien. Et leurs orateurs se prononcent sans fin contre les "prétendus" droits de l'homme et la "prétendue" démocratie.

Lisons tout de même, dans le site web du vénérable Guide Suprême Seyyed Ali Khamenei qui, ce 8 février 2010 et en véritable prophète, ne se contente ni de promesses, ni de miracles, ni de croyances:

«"Les détracteurs de l’Ordre islamique [...] ont opté pour un discours de menace; et ils s’imaginent qu’à travers des procédés comme les droits de l’homme et la démocratie, ils parviendront à suggérer un point faible pour la République islamique, ce alors que l’opinion publique mondiale ne prend pas au sérieux de tels procédés." Pour l’Honorable Ayatollah Khamenei, la répugnance des peuples envers les dirigeants de l’Arrogance traduit ce fait que l’opinion publique ne croit pas en des slogans comme les droits de l’homme et la démocratie de leur part.»

Courage, la messe n'est pas dite, et les droits de l'homme peuvent encore se retrouver dans de meilleures mains. Pour les quatre sièges à pourvoir, quatre autres postulants sont en lice, à qui, si les mots et les actes ont un sens, ces repoussoirs devraient donner toutes leurs chances: la monarchie parlementaire de Malaisie, les Maldives et le Qatar diversement fondés sur la charia, et la Thaïlande.

NB. Une note sans autre lien immédiat avec le texte ci-dessus que celui de la concomitance: nous venons de découvrir le site Philosophies.tv, et il rejoint notre petite liste de sites importants, en colonne latérale. D
es séminaires, des conférences, des entretiens et des débats en vidéo, qui se donnent le temps et les moyens de penser, des nouvelles de la philosophie. Sous bénéfice d'inventaire, il semble d'un contenu fort riche. Nous aurons certainement l'occasion d'y revenir.

© Photographie: Maurice Darmon, Times Square. Manhattania: Images, juin 2009.
Voir aussi nos Images.

lundi 1 mars 2010

Séverin Blanchet (1944-2010)




Arrivé le 25 février 2010 à Kaboul, le réalisateur de films documentaires Séverin Blanchet y a été assassiné le lendemain par des talibans avec au moins seize autres personnes. Il avait 66 ans. En 1969, il avait participé avec Jean Rouch à la mise en place d'un enseignement de cinéma anthropologique et documentaire à l'Université de Paris X-Nanterre. En 1980, il a compté parmi les fondateurs du Centre de Formation à la Réalisation Documentaire, Les Ateliers Varan, et installé de nombreux ateliers dans plusieurs pays du monde dont celui de Papouasie, avec lequel il a co-réalisé le premier road-movie papou, Tinpis run. En 2003, son film Kantri Bilung Yumi. La Papouasie de la famille Maden (2002) avait obtenu le prix Mario Ruspoli / Bilan du film ethnographique et le prix du Festival International du Film d'Art et Pédagogique de l'UNESCO).

Depuis 2006, en partenariat entre Les Ateliers Varan, l'ambassade de France, la faculté des Beaux-Arts de Kaboul et le Goethe Institut, il se consacrait à la formation de jeunes cinéastes afghans au film documentaire et avait réalisé avec eux plus de vingt films. En particulier, ils avaient, en 2008, réalisé Les enfants de Kaboul, une série de documentaires présentée au Festival de Cannes 2009: «Les sujets traités vont de l’adolescente des classes moyennes qui ne veut pas grandir aux petits laveurs de voitures, bande sympathique et délurée. Et même si les conditions de vie de certains enfants sont très dures, les auteurs sont d’accord pour éviter tout misérabilisme. Nos jeunes auteurs forment la première génération de cinéastes depuis la reconstruction. Ils ont eu des vies compliquées marquées par la guerre et l’exil».

Il a joué le rôle principal dans Jardins en automne, un film de Otar Iosselani, 2006 (bande-annonce du film pour revoir aussi Séverin Blanchet).

En ces temps d'instrumentalisation du film documentaire, et pour comprendre aussi pourquoi vivent les hommes, il importe de lire ou de relire l'exposé des principes et des choix des Ateliers Varan, qui semblent issus en droite ligne de ceux de Frederick Wiseman.


Les Ateliers Varan c’est aussi un état d’esprit.

Quelques choix et principes généraux sont proposés aux stagiaires. Tout film invente son système d’expression, parfois en dehors des règles ou des habitudes. Le cinéma documentaire ne peut pas greffer sur le monde un dispositif prédéfini, il doit être imaginé, testé, ajusté. Aux Ateliers Varan, on ne délivre pas de recette pour réaliser ou monter un film, il n’en existe pas. Nous cherchons à accorder les regards et le jugement autour de notions fortes: l’intérêt, la sincérité, le respect des personnes filmées, la probité d’une démarche de réalisation que le montage vient préciser et renforcer.

Tout tournage documentaire rencontre de l’imprévu: la réalité dépasse le cadre des idées préconçues, les personnages ne se laissent pas réduire à des archétypes. Il convient d’ajuster continuellement le film à cette complexité, l’expérience de la réalisation doit modifier et enrichir notre regard.

Il ne s’agit pas uniquement de décrire la réalité mais de la questionner. Il n’y a pas de neutralité du regard documentaire, les films ouvrent une fenêtre sur le monde et sont aussi immanquablement traversés par lui. Mais le documentaire ne propose pas un système de connaissance, il ouvre plutôt un espace pour la pensée: ce qui porte les films, ce sont les questions plutôt que les réponses.

Le sérieux de l’observation n’exclut pas la nécessité d’une dimension dramaturgique: le film peut ménager des mystères, des suspenses, des surprises, des renversements, il peut laisser la place à l’émotion.

Le réel ne se dépose pas simplement sur les bandes magnétiques, il faut le «mettre en scène». Mise en scène n’est pas synonyme de manipulation, mais il convient de prendre en compte que tout documentaire élabore un point de vue, construit une représentation, interprète la réalité, construit des personnages.

© Photogramme: Les Enfants de Kaboul, atelier Afghanistan, 2009.