Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


samedi 23 juillet 2011

2012. Vers un printemps sans peuple?




Qui veut être Président de la République doit savoir qu'il a un an pour convaincre que la moitié de la France qu'il entend réunir est porteuse d'un projet nécessaire pour tous et pour les trente ans à venir, mais que, dès aujourd'hui, ce projet n'est pas synonyme de sacrifices et de malheurs immédiats. L'exercice est difficile, d'autant que, chacun le sait, l'élu n'aura que deux ans pour en jeter les bases sans y perdre son soutien populaire, ou son âme politique. Si — à tort ou à raison, peu importe — il est soupçonné de prétendre à cette fonction pour une autre quête: jouir du pouvoir, diriger la France «comme un conseil d'administration» selon la prétention du premier ministre italien, s'enrichir, corrompre, mentir, voler, assassiner, autant qu'il ne se prétende pas de gauche, pour ajouter à nos désespoirs. Il ou elle, bien entendu, écartons ce faux débat.

Sur le plan international, il faudra donc mettre à nu les mensonges des puissances financières et convaincre d'une véritable politique européenne démocratiquement élaborée, en refusant toute évocation de «gouvernance», là où nous tenons à des gouvernements; cesser d'oublier Fukushima alors qu'Allemagne, Italie et Japon ont déjà changé d'horizon; cesser de se débarrasser par d'autres formules magiques — «révolutions», «printemps des peuples», «indignations» — des responsabilités urgentes à assumer auprès de gens qui rappellent simplement la nécessité vitale de quelques universaux — démocratie minimale, libertés concrètes, dont l'Europe et la France sont historiquement comptables —, pour accompagner clairement l'Égypte et la Tunisie en grands dangers de militarisation ou/et d'islamisation du pouvoir, en y investissant confiance, talents et argent; s'opposer dès aujourd'hui à la dictature et la répression de Syrie — et donc cette durable complicité avec les sanguinaires imposteurs iraniens contre un peuple qui a ouvert toutes les voies — où se joue pourtant l'avenir du conflit bientôt cinquantenaire du Proche-Orient. Et, faut-il le rappeler, prendre la mesure concrète de l'urgence à s'adapter — car le temps est fini d'espérer s'en prémunir — aux changements climatiques et aux évolutions démographiques en cours.

Sur le plan intérieur, revenir sans cesse à nos priorités: réindustrialiser avec son nécessaire corollaire de poser calmement les questions liées à l'immigration; lutter contre la disqualification avec la question de l'école et la prise en compte des difficultés ouvrières et populaires, hommes, femmes et enfants particulièrement frappés par les inégalités vitales — travail, santé, logement, instruction, sécurité — au lieu de les abandonner à l'extrême-droite sous le prétexte que la moitié Ouest de la France, relativement épargnée, suffirait à la gouverner toute entière; et, urgence montante depuis bientôt deux ans, rétablir les grands équilibres budgétaires en cessant d'en faire d’abord une histoire de réduction des dépenses et de coupes sombres dans les services publics pour poser la question de l'augmentation des recettes, concrètement une réforme fiscale acceptable par la majorité des prochains électeurs.

Bien sûr, ces deux listes, extérieure et intérieure, devront être développées, nuancées, expliquées, corrigées à plaisir — le nôtre au moins. C'est le rôle d'une campagne présidentielle digne de ce nom. Une seule certitude: ici, nous voterons à gauche ou nous ne voterons pas. Personne ne peut plus se servir de nos peurs pour nous imposer durablement la droite au pouvoir, comme ce fut ouvertement le cas en 2002 et, indirectement en 2007, que ne gagna la droite que parce que la gauche la perdit, par son vide, ses artifices, ses efforts de dépolitisation des débats dans l'espoir de ratisser large au nom d'une candidate d'une avide et évidente incompétence. Nous ne pensons pas que la formidable machine à perdre qu'ont été les primaires aura aujourd’hui d'autres effets sous le prétexte que le parti principal a décidé de s'en débarrasser sur des foules à séduire, au lieu de convaincre par un rassemblement clair autour de propositions précises; nous ne pensons pas que les grandes urgences soient le lieu et l'heure où seront diffusées, probablement dans une rapide indifférence, ces joutes fratricides, ou la démilitarisation du 14 juillet pour un mouvement qui se présente comme conscient de la nécessité d'une écologie politique et qui n'a trouvé sa porte-parole qu'au prix d'une farce primaire entre vieux potaches.

Que le lecteur nous pardonne tous ces liens fastidieux. Ils sont évidemment l'invitation à retrouver ensemble quelques-uns des jalons posés ici depuis bientôt deux ans. Mais ils sont surtout l'indice que, sauf initiative nouvelle et tant espérée, nous avons le sentiment de désormais nous répéter, malheureusement, et nous prend maintenant comme une fatigue. Alors, si la gauche continue de s'absenter du débat, la droite continuera à gagner par défaut, peu importe au fond sous quelle étiquette. Mais nul ne pourra continuer à économiser son intelligence, si, dans le meilleur des cas — tant de voix respectables pourraient aussi se perdre dans des votes de protestation vers l’extrême droite —, tout un peuple se sera absenté du rendez-vous. Ce qu'il faudra bien se résoudre un jour à penser, autrement qu'en invoquant — ici et là on l'entend déjà, comme si ces gens n'étaient bons qu'à cela — les vacances scolaires, le beau temps, le joli mois de mai, ou la pêche à la ligne: tout ce que, par ailleurs nous apprécions aussi et espérons possible pour le plus grand nombre, soit dit en passant.

© Photogramme: Le Temps des cerises (Die Erntehelferin), un film de Peter Sämann, 2007.

dimanche 17 juillet 2011

Gene Sharp: De la dictature à la démocratie



Né en 1928, Gene Sharp vit à Boston. Il est l'auteur d'un livre De la Dictature à la démocratie: un cadre conceptuel pour la liberté (L'Harmattan, 1993). Tous ceux qui ont lu ce texte ne peuvent qu'être frappés par les rapports qu'il entretient avec les événements politiques en cours en Iran, dans nombre de pays arabes sur trois continents et dans divers mouvements européens. Et depuis vingt ans, c'est le plus souvent par des moyens semblables à ceux que préconise ce manuel que sont tombées nombre de dictatures. On peut télécharger librement et légalement la traduction française des cent-trente-sept pages de ce livre sur le site de l'Institution Albert Einstein. En voici sa préface.

Gene Sharp: De la dictature à la démocratie.Depuis plusieurs années, la manière dont les peuples peuvent prévenir ou détruire les dictatures a été l’une de mes principales préoccupations. Elle s’est en partie nourrie d’une confiance dans l’idée que les êtres humains ne doivent pas être dominés et détruits par de tels régimes. Cette foi a été renforcée par des lectures sur l’importance de la liberté humaine, sur la nature des dictatures (d’Aristote aux analyses du totalitarisme), et sur l’Histoire des dictatures (spécialement celle des systèmes nazis et staliniens).

Au fil des ans, j’ai eu l’occasion de connaître des gens qui ont vécu et souffert sous le joug nazi, et qui ont survécu aux camps de concentration. En Norvège, j’ai rencontré des gens qui ont résisté aux lois fascistes et qui ont survécu, et j’ai entendu l’histoire de ceux qui ont péri. J’ai parlé avec des juifs qui se sont échappés des griffes des nazis et avec des gens qui les y ont aidés.

Les connaissances relatives aux politiques de terreur des régimes communistes de plusieurs pays m’ont plus souvent été apportées par des livres que par des contacts personnels. La politique de terreur exercée par ces systèmes m’apparaît spécialement poignante, étant donné que ces politiques furent imposées au nom de la libération de l’oppression et de l’exploitation.

Au cours des dernières décennies, lors de visites de personnes venant de pays dictatoriaux, comme le Panama, la Pologne, le Chili, le Tibet, et la Birmanie, les réalités quotidiennes des dictatures devinrent pour moi plus prégnantes. Grâce à des Tibétains qui s’étaient battus contre l’agression de la Chine communiste, à des Russes qui avaient fait échouer le coup d’État de la ligne dure du parti en août 1991, et à des Thaïlandais qui avaient fait obstacle de manière non violente au retour du régime militaire, j’ai acquis de troublantes perspectives sur la
nature insidieuse des dictatures.

La conscience du caractère pathétique et outrageux des brutalités, en même temps que l’admiration pour le calme héroïsme de ces hommes et de ces femmes incroyablement courageux, furent parfois renforcées par des visites sur place, là où les dangers étaient encore
grands et où la défiance des peuples déterminés continuait: au Panama sous Noriega; à Vilnius en Lituanie alors que le pays était soumis à la répression soviétique. Mais aussi à Pékin, place Tienanmen durant l’explosion festive de la liberté, jusqu’à l’entrée des premiers blindés dans cette nuit tragique; et dans la jungle, au quartier général de l’opposition démocratique de Manerplaw en «Birmanie libérée».

Quelquefois, j’ai visité des lieux de combats, comme la tour de la télévision et le cimetière à Vilnius, le jardin public à Riga où des gens ont été fusillés, le centre de Ferrare au nord de l’Italie où les fascistes alignaient et abattaient les résistants, et à Manerplaw, un simple cimetière rempli de corps d’hommes morts beaucoup trop tôt. Il est triste de réaliser que toute dictature laisse un tel sillage sur son passage.

De ces considérations et de ces expériences monte l’espoir résolu que la prévention de la tyrannie est possible, que des combats victorieux contre des dictatures peuvent être menés sans massacres mutuels massifs, que des dictatures peuvent être détruites et qu’il est même possible d’empêcher que de nouvelles ne renaissent des cendres de celles qui sont tombées.

J’ai tenté de réfléchir soigneusement aux solutions les plus efficaces pour désintégrer les dictatures au moindre coût en termes de souffrances et de vies humaines. Pour cela, j’ai, pendant plusieurs années, étudié et tiré les enseignements des dictatures, des mouvements de résistance, des révolutions, de la pensée politique, des systèmes de gouvernement et porté une grande attention aux luttes non violentes réalistes.
[...]
Je ne prétends nulle part dans cet essai que défier des dictateurs soit une entreprise aisée et sans coûts. Toute forme de lutte a un coût et des complications, et combattre les dictateurs fait, bien sûr, des victimes. Cependant, mon souhait est que cette analyse incite les dirigeants de mouvements de résistance à considérer des stratégies qui augmenteront leur efficacité en réduisant les pertes humaines.

De même, cette analyse ne doit pas être interprétée comme l’affirmation que la fin d’une dictature fait disparaître tous les autres problèmes. La chute d’un régime ne mène pas à l’utopie. En fait, elle ouvre la voie à des travaux difficiles et à des efforts soutenus pour construire une économie, des relations politiques et une société plus juste, et éradiquer les autres formes d’injustice et d’oppression. Mon espoir est que ce bref examen de la manière de désintégrer une dictature puisse être utile partout où des peuples vivent dominés et désirent être libres.

On peut télécharger librement et légalement la traduction française des cent-trente-sept pages de ce livre sur le site de l'Institution Albert Einstein.

© Photographie: Un slogan sur les murs de Tunis (janvier 2011).

dimanche 3 juillet 2011

Israël / Palestine: parler droit



Shlomo Avineri, directeur général du ministère israélien des Affaires étrangères dans le premier cabinet de Yitz’hak Rabin, est professeur de Sciences politiques à l’université hébraïque de Jérusalem. À ces divers titres, mais aussi simplement parce qu'il sait que, selon la formule de Camus et maxime de
Ralentir travaux: «Mal nommer les choses c'est ajouter au malheur du monde», il s'attarde sur un terme qui fait florès dans les médias et les commentaires, et qui n'est pas fait pour éclairer les difficultés, changements et espoirs aussi (puisqu'ici nous en rêvions presque en octobre 2009) qui nous attendent bientôt. Le texte a été publié dans le quotidien israélien Haaretz du 29 juin 2011, et traduit ici par Yoel Amar pour La Paix maintenant. Les notes sont de Ralentir travaux.

Personne ne met en question la légitimité d'Israël. — Un ministre du gouvernement Netanyahu, homme politique chevronné, ni membre du Likoud ni d’Israël Beïtenu [1], m’a fait part il y a quelque temps de son inquiétude concernant la possibilité d’une reconnaissance par l’Assemblée Générale des Nations Unies d’un État palestinien dans les frontières de 1967. Une telle décision, selon lui, reviendrait à délégitimer Israël.

Un usage si peu approprié du terme «délégitimation» est symptomatique du discours politique israélien, de la ligne de communication gouvernementale et du travail d’organisations juives de par le monde, dont certaines ont mis sur pied des commissions exécutives spécifiquement vouées à «la guerre contre la délégitimation». Malgré les meilleures des intentions, tout ceci ne fait que nuire à Israël.

Nul doute que l’appui de l’ONU à la formation d’un État palestinien sans négociations préalables poserait un sérieux problème. Mais une telle décision ne remettrait pas en cause la légitimité d’Israël. En fait, on pourrait même soutenir le contraire: reconnaître un État palestinien dans les frontières de 1967 revient à poser que leurs lignes constituent les frontières d’Israël. Celles-ci incluent Jérusalem-Ouest, qui se trouve ainsi de facto reconnue comme partie intégrante d’Israël — ce que même les meilleurs amis du pays se sont jusqu’ici refusé à faire. [2]

La vérité est qu’aucune dynamique significative destinée à délégitimer Israël n’est à l’œuvre où que ce soit sur terre [3]. On rencontre de petits groupes marginaux, surtout dans les cercles universitaires d’extrême gauche nourris pour une part de propagande arabe, qui mettent en doute le droit d’Israël à exister. Mais aucun pays entretenant des relations diplomatiques avec Israël ne s’est jamais élevé contre la légitimité de son existence, la meilleure preuve en étant l’appartenance d’Israël aux Nations Unies.

Le gouvernement israélien a fait de la délégitimation — question qui se situe aux marges bruyantes mais éphémères du discours politique international — un problème méritant d’entrer en ligne de compte. Il a ainsi conféré à une opinion marginale et sans importance un statut hors de proportion avec ses dimensions réelles.

Jusqu’à l’amiral Eliezer Marom, commandant en chef de la marine israélienne — un soldat intrépide mais pas précisément un expert en sciences politiques ou en droit public international —, qui a donné l’alarme quant aux objectifs, visant à délégitimer Israël, de la prochaine flottille à destination de la bande de Gaza. Voilà qui rappelle de bien près les (vaines) figures de rhétorique de la propagande soviétique, pour laquelle la moindre critique de l’URSS était un coup porté contre son droit même à l’existence. De telles allégations relèvent du phantasme: critiquer le blocus naval de Gaza ne revient pas à délégitimer Israël.

Les raisons qui poussent des personnalités politiques de droite à monter en épingle toute critique d’Israël et à en faire un cas de délégitimation sont claires. Pour la plupart, les critiques portent sur la poursuite de la colonisation, pierre angulaire du gouvernement du Premier ministre Benjamin Netanyahu, mais qui est très loin de faire l’unanimité dans l’ensemble du spectre politique israélien.

Dans la mesure où cette politique est difficile à défendre à l’étranger, en partie du fait qu’elle est contestée à l’intérieur, quoi de plus commode pour forger un consensus que la lutte contre la délégitimation d’Israël? Mais cette tentative est imbécile, cynique et périlleuse pour Israël. Car nous légitimons ainsi le discours même qui met en doute le droit à exister de l’État nation du peuple juif.

La joute à venir aux Nations Unies doit user d’honnêteté, la plupart des Israéliens étant prêts à admettre que seule la voie de la négociation peut aboutir à une solution à deux États. Point n’est besoin d’entraîner les citoyens d’Israël au royaume de la démagogie et du mensonge, ni de jouer l’intimidation.

Le contrôle par Israël du territoire palestinien et sa politique de colonisation sont sujets à critique. Mais c’est là-dessus que porte le débat, non sur la légitimité de l’État d’Israël. Nul ne remet sérieusement cette dernière en question.

1. «Israël notre maison», le parti de droite dirigé par Avigdor Lieberman, ministre des Affaires trangères et vice-Premier Ministre d'Israël.
2. Les États-Unis, auxquels Shlomo Avineri fait sans doute allusion au premier rang des «amis d’Israël», ont en effet maintenu leur ambassade à Tel-Aviv, alors que, traditionnellement, les ambassades sont installées dans les capitales. La France et les États-Unis ont tous deux à Jérusalem un double consulat général situé pour moitié dans la partie occidentale et pour moitié dans la partie orientale de la ville.
3. Notre auteur pêche toutefois par optimisme, dans son titre — que nous avons retraduit car la traduction n'était pas exacte —, ici et dans sa conclusion. Nous connaissons les déclarations réitérées de l'imposteur sanguinaire iranien, y compris à de trop dociles tribunes internationales, et celles du Hamas, qui, par les temps qui courent, serait bien inspiré de réécrire sa charte, dont nous rappelons ici l'ouverture: «Israël existe et continuera à exister jusqu'à ce que l'islam l'abroge comme il a abrogé ce qui l'a précédé». Ceci n'ôte évidemment rien à l'interpellation du professeur Shlomo Avineri.


© Maurice Darmon: Jérusalem, novembre 2009. Extrait de l'album collectif Les gens de là-bas.