Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


samedi 24 mars 2012

Jean-Yves Camus: Mutation de l'antisémitisme




Mutation de l'antisémitisme. — Le sociologue Michel Wieviorka l'a souligné à juste titre: le sentiment antijuif baisse en France de manière continue, du moins son expression ouverte dans les termes de l'antisémitisme traditionnel d'inspiration chrétienne, ultranationaliste et xénophobe. Parallèlement le nombre d'actes antisémites est retombé en 2011 sous la barre des 400, une baisse de 16,5 % par rapport à 2010.

Peut-on en déduire que l'antisémitisme est marginalisé? Nullement. Tout d'abord, un palier quantitatif a été franchi en 2000 avec la seconde Intifada: le nombre des actes antisémites n'est jamais retombé au niveau d'avant cette période. Ensuite, la progression de ces actes, en nombre et en degré de gravité avec la multiplication des violences aux personnes, s'est produite alors même que les gouvernements successifs ont agi avec détermination pour la combattre. Résultat: depuis une dizaine d'années, les juifs engagés dans la vie communautaire vivent, dans les édifices cultuels et les écoles confessionnelles, sous une protection policière constante qui, pour être efficace et bienvenue, n'en est pas moins le signe d'une situation anormale, unique dans l'histoire d'après 1945.

Ce «bruit de fond» que constitue la violence antisémite est souvent présenté de manière commode comme la transposition du conflit israélo-palestinien et des soubresauts moyen-orientaux. Il est vrai que les pics de violence se nourrissent de ce conflit. Mais, en dehors de ces moments, les attaques antijuives perdurent sans lien avec eux, et l'affirmation du contraire permet facilement d'incriminer la responsabilité d'Israël dans l'antisémitisme.

Le contenu même des préjugés antisémites mute. L'impact de la réislamisation des musulmans français par des courants conservateurs, voire fondamentalistes, est moins important que le déchaînement d'un antisionisme radical qui a perdu toute mesure et qui n'émane pas de nos seuls compatriotes musulmans, loin s'en faut.

Quand un militant communautaire connu, qui a fait carrière en tant que fonctionnaire de l’État français, est qualifié par une association qui dit défendre la cause palestinienne de «fanatique intégriste, colon négationniste et affabulateur (1)», quand les enfants Fogel assassinés (2), respectivement âgés de onze ans, quatre ans et trois mois, sont appelés «colons» alors qu'ils ne sont pour rien dans le choix idéologique de leurs parents, quand la «nazification» d'Israël s'accompagne de la confusion constante entre Israélien, sioniste et juif, nous sommes face à tout autre chose que l'antisémitisme classique. Une des conséquences de ces excès est de réduire le champ du débat souhaitable sur le conflit israélo-palestinien. Le risque est aussi de ramener la critique d'Israël comme sa défense à des échanges d'anathèmes et à des postures indignes d'un échange intellectuel sérieux.

La négation de la Shoah, c'est vrai, n'est portée que par une petite secte dont Valérie Igounet, dans la biographie Robert Faurisson. Portrait d'un négationniste (Denoël), dresse un portrait accablant. Mais l'antisémitisme trouve aussi de nouvelles formulations négationnistes. On conteste l'historicité de la présence juive sur le territoire reconnu d'Israël, le caractère juif du mur occidental (mur des Lamentations) à Jérusalem et même la réalité de l'existence du peuple juif.

Il n'est pas question ici de recherche scientifique, mais de constructions idéologiques dont le résultat est plus pernicieux que la ficelle, décidément trop grosse, consistant à masquer l'antisémitisme derrière la négation de l'existence du génocide. Il s'agit de dire que tous les juifs sont des Israéliens réels ou potentiels, que la manipulation est leur méthode, la spoliation leur moyen et la domination leur but.

En France, pour minoritaire qu'il soit, ce travestissement du progressisme a une audience et une influence non négligeables. L'antisémitisme recule, mais ce qu'il en reste produit un résultat monstrueux. — Jean-Yves Camus, politologue, article publié dans Le Monde du samedi 24 mars 2012.

1. Il s'agit du site de Michel Collon, facile à retrouver pour qui veut lui apporter son audience, adepte de la théorie des complots et négationniste du 11 septembre. Le «fanatique» est Sammy Ghozlan.

2. Il s'agit de l'assassinat, le 11 mars 2011, de cinq membres d'une même famille poignardés à mort dans leur sommeil, le père, la mère et trois de leurs six enfants, le dernier à peine âgé de trois mois, qui vivaient dans la colonie israélienne d'Itamar, en Cisjordanie près de Naplouse.

© Photographie:
Des policiers postés devant une synagogue, après le renforcement du dispositif de sécurité le 19 mars. | AFP, Kenzo Tribouillard.

vendredi 23 mars 2012

Chronique pour Florence Cassez



6. Vendredi 23 mars 2012. Voilà bientôt quatre ans que nous tenons cette chronique autour de la détention de Florence Cassez, commencée le 8 décembre 2005. Avoir la curiosité et la patience de la parcourir à nouveau pour retrouver comment, depuis le premier jour, un certain nombre de faits continuent à s'imposer:

• L
a Constitution a été violée, les lois élémentaires ont été bafouées, la police a fabriqué des preuves et, aidée par la presse et la télévision, a organisé une mise en scène pour son arrestation, et depuis, l'intervention politique personnelle des plus hautes instances de l'État mexicain est patente.

• Sa libération aujourd'hui est au cœur de conflits politiques internes à la veille des élections présidentielles comme le montre clairement Patrice Gouy dans cet entretien en date du 21 mars dernier: au bord du gouffre, le président Calderon devrait se désavouer de ses intentions précédentes, démettre son ministre de l'intérieur, affronter sa police, ouvrir un débat d'ensemble sur le fonctionnement de la justice qui de toute façon s'imposera au futur pouvoir mexicain.

Au Mexique d'abord: ce mercredi 21 mars,
sur les cinq juges de la Cour suprême, deux ont voté pour la libération de la Française, deux pour un procès en révision et un seul a voté contre. Même s'il manquait une voix pour qu'elle fût libérée, quatre magistrats sur cinq ont reconnu que ses droits ont été clairement déniés. Du point de vue politique, Enrique Pena Nieto, candidat du parti révolutionnaire institutionnel et favori des sondages, a déjà dit qu’il était favorable à un recours judiciaire. Même si la route demeure longue et incertaine, quelques lueurs s'entr'ouvrent pour que justice soit clairement rendue à madame Cassez.

Mais en France: l'autre constante de cette affaire durant toutes ces années est le remarquable silence de tous ceux dont l'engagement est de défendre les droits de l'homme, sauf pour mettre en doute sans preuves les déclarations d'innocence de Florence Cassez, d'instiller sans fondements le trouble dans les consciences et de souligner la supposée indécence de ceux qui selon eux, instrumentaliseraient l'affaire. Avant de brandir commodément ce pseudo-concept d'«instrumentalisation», où sont exactement les protestations, campagnes, actions réelles des associations de défenses des droits de l'homme? Où, noir sur blanc, les forces de l'alternance politique ont-elles produit analyses et surtout
perspectives autour de ce cas? Est-il suffisant pour celui qui sera peut-être, au nom de tant de valeurs dont nous espérons tant la claire réaffirmation, de dire:

«C’est une profonde déception d’apprendre que Florence Cassez reste en prison, après l’espoir suscité ces dernières semaines par les déclarations d’un des juges qui pointait les errements de l’enquête. Je pense ce soir à Florence, à ses parents Bernard et Charlotte, à tous ceux qui soutiennent Florence et se mobilisent sans relâche depuis six ans. Je souhaite que la justice mexicaine trouve dans les plus brefs délais le chemin de la vérité qui permettra à Florence d’être libérée.»

En l'absence d'une véritable analyse et proposition politique, comment contester à d'autres la façon dont ils utiliseraient l'affaire si l'occasion s'en présentait?



5. Vendredi 11 février 2011. Ainsi, la cour de Cassation a écarté toute possibilité de changer le cours des choses pour notre concitoyenne Florence Cassez. Les faits et les falsifications sont connus, il suffit de relire notre suite de textes reprise ci-dessous. Ce qui s'est passé à Amparo, siège de la Cour de cassation, est la triste continuation — elle y voit une conclusion —, du déni de justice: violations manifestes de la Constitution mexicaine, fabrication de fausses preuves reconnues en leur temps par les responsables, mépris de nombre d'accords consulaires. Maître Berton, avocat de Florence Cassez, assure avoir été informé de la décision de la Cour confirmant la condamnation de sa cliente à soixante ans de prison, un quart d'heure avant l'ouverture de la session. Les magistrats étaient à ce point sûrs de leur impunité qu'ils n'ont même pas pris soin de sauver les apparences. C'est que, lorsque le président français tenta de faire transférer la prisonnière en France, le président Felipe Calderón s'était personnellement engagé à la télévision à tout faire pour l'empêcher de quitter le Mexique. La preuve est ici clairement administrée de la servilité politique de la justice mexicaine.

Ce qui demeure tout de même préoccupant est la discrétion et la mollesse des défenseurs français des Droits de l'Homme dans ce dossier. Depuis cinq ans que dure cette affaire, Sur laquelle Le Monde fit si longtemps silence
ou entretint la suspicion (cf. infra 1: Mardi 18 novembre 2008. Florence Cassez a trente-quatre ans), de larges pans de l'opinion mexicaine elle-même se sont convaincus du scandale, malgré leur président: ainsi l'Église catholique du Mexique ou Ignacio Morales Lechuga, ancien procureur général (équivalent de notre ministre de la Justice), ne se sont pas contentés de dénoncer le faux procès mais ont même dit leur conviction de «l'innocence absolue» de Florence Cassez.

Ici, au pays de Florence Cassez, les interventions d'indiscutables démocrates se comptent. Et si cet aveuglement aux malheurs de cette femme venaient du fait que les amis de la liberté et de la démocratie sont actuellement prisonniers d'une stratégie qui vise surtout à attaquer par tous les moyens, nobles et ignobles, ceux qu'il convient en effet de remplacer, et à couvrir d'une haine et d'une hostilité systématique une incapacité à se constituer en alternative positive crédible? En un mot, faut-il se mobiliser pour Florence Cassez ou faut-il mettre une sourdine sur cette femme et cette affaire pour éviter de parler comme le président et son ministre des affaires étrangères, surtout quand l'actualité permet de les brocarder autrement? Car nous nous contenterions de quelques mots, histoire d'appuyer les seuls recours qui restent à Florence Cassez, mais qui lui prendront encore de longues années, devant la Cour suprême, la Cour interaméricaine des droits de l'homme ou la Cour internationale de Justice de la Haye. Personne ne leur demande d'aller chercher Florence Cassez lors de leurs prochaines vacances au Mexique.

4. Mardi 8 décembre 2009.
— Florence Cassez entame aujourd'hui sa cinquième année de prison. Il semblerait que certains journaux mexicains commencent à s'émouvoir de certains dysfonctionnements du système judiciaire de leur pays, dont ils sont censés être les consciences vigiles. Voici en tous cas des nouvelles de madame Cassez, par un article d'Éric Dussart publié dans La Voix du Nord du 12 novembre 2009, Nord dont la jeune femme est originaire.

Visite à Florence Cassez et son combat désespéré. —
 
Frank Berton vient de passer cinq jours à Mexico, auprès de sa cliente détenue dans la prison pour femmes de Tepepan, où elle purge une peine de soixante ans. Florence Cassez, très éprouvée, ne cachant plus la profondeur de son désespoir, se raccroche à son avocat pour crier encore son innocence. Entre luttes politiques, corruption et influences mafieuses, le combat continue.



Il fait froid, en ce début novembre, dans le
Centro femenil de readaptacion social de Tepepan, un faubourg populaire de Mexico. Florence Cassez a les traits tirés qu'un léger maquillage n'arrive plus à cacher. On lui voit désormais quelques cheveux blancs. «J'ai renoncé à les teindre. À quoi bon?...» Frank Berton n'aime pas ces allures de renoncement et le lui fait doucement remarquer, mais elle accumule les problèmes. Elle montre une partie de son dos, mangé de piqûres suintantes — des punaises, probablement.



«Le pénitencier de Santa Marta (où elle a passé les quelques semaines les pires de sa vie) tombe en ruine, alors on replace les prisonnières dans les autres prisons. Ici, nous venons de passer de 120 à 360 personnes.» Les punaises sont arrivées en même temps.

Elle avait pourtant retrouvé un peu d'énergie, ces derniers mois. «Je faisais un peu de sport, j'avais relancé la bibliothèque et, avec un adjoint de la directrice, qui peut louer des films, nous avons créé un ciné-club.» Mais tout cela ne la motive plus. «Souvent, je pleure toute seule. Je ne vois plus d'issue, plus de solution...»

Document capital. — Frank Berton est là pour la soutenir, bien sûr, mais également pour travailler ce dossier qui semble recéler des pièces encore inexploitées. Dans la pièce froide et sans âme qu'on leur laisse pour ces visites, les voilà tous les deux épluchant les onze tomes de documents et procès-verbaux. Une journaliste bilingue établie à Mexico a fait un remarquable travail d'enquête, dont elle tire un livre qui sort aujourd'hui (1). Elle a notamment exhumé un listing d'entrées des services de police fédérale. «Un document capital», dit Berton. Il prouve que Christina Rios Valladares et son fils Christian Hilario, exhibés comme otages lors du simulacre d'arrestation monté pour la télévision le 9 décembre 2005, ont passé une journée dans les locaux de l'AFI (agence fédérale d'investigation) sans qu'il en ait été établi de procès-verbal. 


C'était au lendemain de l'intervention intempestive de Florence Cassez à la télévision, un soir de février 2006, où, par téléphone, elle avait contredit en direct Genaro Garcia Luna, directeur de l'AFI, sur la date de son arrestation. Deux jours plus tard, les deux «ex-otages» changeaient leur témoignage et l'accusaient.

«On sait maintenant qu'ils ont passé, dans l'intervalle, toute une journée avec les policiers. Que leur ont dit ceux-ci ? Ou plutôt que leur ont-ils demandé? Ou ordonné?» Frank Berton — qui indique: «Jamais je ne renoncerai à établir l'innocence de cette jeune femme » — dénonce un témoignage fabriqué pour solidifier les thèses policières ébranlées par l'intervention de Florence. «On le savait, mais ce document est une preuve!»

Pressions. — Pire encore, dans ce mont de papiers: un témoignage spontané de Christian Hilario, le garçonnet de 11 ans, qui dénonce... son propre cousin, Edgard. «Je l'ai entendu parler. Je l'ai bien reconnu.» Et un peu plus loin, le même Edgard est mis en cause par Christina : «Un jour, il est entré dans la pièce où un gardien se trouvait avec moi et je l'ai entendu dire : "Tiens, voilà les médicaments pour ma tante"...» Edgard, qui vit toujours dans les faubourgs de Mexico avec sa famille, n'a jamais été inquiété.

Pas plus que Lupita Vallarta, la soeur d'Israël, dont la maison est reconnue par... cinq des neuf personnes que l'ex-compagnon de Florence Cassez est accusé d'avoir enlevées. Dans cette maison, ont été retrouvés des papiers d'identité et des documents commerciaux au nom d'Ezequiel Elizalde, autre «victime» imputée à Florence. Lupita n'a jamais été interrogée, pas plus qu'Alexandro Mejilla, son compagnon de l'époque et... ami du fameux Edgard.

Frank Berton tempête alors, face à sa cliente: «Pourquoi votre avocat de l'époque n'a-t-il pas utilisé ces pièces au procès? Pourquoi n'a-t-il pas fait citer tous ces gens?» Ses tentatives pour rencontrer cet avocat resteront vaines. En cinq jours, il a beaucoup travaillé, beaucoup consulté.

À demi-mots prudents, là-bas, on continue de dénoncer l'ombre de Genaro Garcia Luna sur cette affaire, après laquelle il a été nommé ministre de la Sécurité intérieure. Il est aujourd'hui l'homme le plus puissant du gouvernement.

1.
Alain Devalpo et Anne Vigna: Florence Cassez, Jacinta, Ignacio et les autres: peines mexicaines, First Éditions, 370 pages, 17,90 E.



3. Mercredi 4 mars 2009. — Selon les façons de compter, Florence Cassez vient d'être condamnée à une peine comprise entre soixante-dix et vingt ans de prison. Le Président et la Secrétaire d'État aux droits de l'homme se disent préoccupés, à la veille du voyage présidentiel au Mexique.
Par ailleurs, il finit par être lassant de constater que, pour cette seule journée du 4 mars, une dizaine de visiteurs sont arrivés sur Google après avoir formulé cette requête: "Vallarta juif", "Cassez juive". Nous avons beau avoir déjà décrit ici le phénomène il y a six mois, nous ne nous résignons guère à cette ampleur qu'il prend au fil des jours, et au fait aussi qu'il concerne des dossiers et des patronymes de plus en plus inattendus.



2. Mardi 6 janvier 2009. — Enfin et pour la première fois, Le Monde d'aujourd'hui consacre une enquête sur Florence Cassez, toujours sous la plume de sa correspondante à Mexico, Joëlle Stolz. C'est une chronique qui rapporte en détail les faits, avec précisions et références. Aucun élément nouveau cependant par rapport à l'article ci-dessus cité de Patrice Gouy pour La Croix du 18 novembre dernier.
Quant au contenu de
son précédent article du 2 février 2006 que nous avions par euphémisme qualifié d'ambigu, et qui est en réalité nourri d'une inacceptable suspicion, Le Monde n'y revient toujours pas, n'explique toujours en rien ce qui a pu alors ainsi ranger ce journal lu et influent du côté des bourreaux, alors que, au moins autant qu'un autre organe de presse, il connaît l'effet heureux que peuvent avoir pour les victimes les justes dénonciations des dénis de justice.



1. Mardi 18 novembre 2008. Florence Cassez a trente-quatre ans. — Cet article est de Patrice Gouy, correspondant à Mexico de La Croix, 18 novembre 2008, au trente-quatrième anniversaire de Florence Cassez, condamnée en avril 2008 par un tribunal mexicain à quatre-vingt-seize ans de prison.

Depuis le 8 décembre 2005, Florence Cassez vit un cauchemar. L’Agence fédérale d’investigation (AFI), le FBI mexicain, l’arrête ce jour-là sur la route de Cuernavaca, à une vingtaine de kilomètres de Mexico. La Française de trente et un ans se trouve alors dans la voiture d’Israël Vallarta, son ancien compagnon, en train de déménager quelques affaires.

Comme dans un film de série B, leur voiture doit ralentir car il y a des travaux sur la route. Un homme leur fait signe de s’arrêter. Puis tout va très vite, des policiers surgissent et enlèvent les deux passagers. Pendant vingt-quatre heures, séparée de son ancien compagnon, Florence reste enfermée dans une camionnette capitonnée de la police, sans boire, sans manger, avec un seau d’aisance, gardée par deux agents encagoulés et fortement armés.
Vers quatre heures du matin, des ninjas tout en noir l’enferment, menottes aux poings, dans le ranch d’Israël. Elle assiste alors à la préparation d’une mise en scène, avec montage de fausses cloisons et installation de deux pièces dans la remise du jardin, avec ses propres meubles que la police a pris dans son nouvel appartement.

Quand tout est prêt, vers sept heures trente du matin, les portes sont ouvertes à coups de pied par des policiers suivis par des équipes de télévision qui retransmettent en direct l’opération de sauvetage de trois personnes kidnappées. «Ce jour-là, rapporte Florence, sans avoir fait d’enquête formelle contre moi, d’une manière étrangère à toute justice et la recherche de la vérité, la police a décidé, je ne sais pas encore pourquoi, de m’associer à une bande de kidnappeurs, en me présentant aux médias comme une dangereuse criminelle.»

La chevelure embrouillée, éblouis par les lumières des projecteurs des télévisions, Florence et Israël sont présentés comme des chefs de bande. Les premiers interrogatoires sont faits par les médias, non par les policiers, et l’image médiatisée de la Française diabolique va la condamner avant même que ne commence son procès. D’après l’accusée, même les autorités françaises sont convaincues par l’opération, à l’image du consul de France au Mexique, qui se rend à la prison le lendemain après-midi. «Il m’a traitée de menteuse, de moins que rien», assure Florence.

De fait, tout n’a pas été mis en œuvre pour assurer à cette ressortissante les garanties d’un procès équitable: personne, par exemple, n’a veillé à faire nommer un traducteur français pour les interrogatoires; personne, non plus, n’a prévenu la Commission nationale des droits de l’homme, alors que Florence Cassez a été gardée au secret vingt-quatre heures, en violation de l’article 16 de la Constitution, qui stipule que toute personne détenue par la police doit être présentée au ministère public dans les deux heures qui suivent son arrestation.

Et le directeur de l’AFI, Genaro Garcia Luna, aujourd’hui ministre de la sécurité publique, a beau avouer en direct à la télévision que l’arrestation n’est qu’une «recréation réalisée à la demande des médias», rien n’y fait. En avril 2008, la justice condamne Florence à quatre-vingt-seize ans de prison pour cinq chefs d’accusation: délinquance en bande organisée, enlèvements et séquestrations, port d’armes, possession d’armes et détention de cartouches.

Il faudra deux ans et demi et cette lourde condamnation pour que Charlotte et Bernard, ses parents, parviennent à alerter l’opinion publique. Ils ne l’ont pas fait plus tôt, sur les conseils du consul et de son avocat mexicain qui ne voulaient pas de vagues.

Sur intervention de Nicolas Sarkozy, Me Frank Berton, avocat au procès d’Outreau, est alors désigné par la justice française pour suivre ce dossier rendu complexe par de nombreuses irrégularités. Début décembre, l’avocat se rendra au Mexique pour une seconde visite. Il devrait rencontrer, de manière informelle, Jorge Fermin Rivera Quintana, le juge d’appel chargé du dossier de Florence. S’il ne vient pas pour faire pression sur la justice mexicaine, il sait par expérience qu’un juge peut se tromper.

Dans l’affaire Outreau, Me Berton avait démontré que le juge français s’était trompé treize fois, ce qui avait contribué à l’acquittement de la plupart des accusés. Il estime que le dossier défendu par Horacio Garcia et Agustin Acosta, deux avocats réputés du barreau mexicain, devrait permettre de réparer cette injustice, car, dans cette affaire, montages et incohérences ne manquent pas.

Après une étude exhaustive du dossier, Me Berton estime qu’il n’y a aucune charge sérieuse contre Florence Cassez et que de nombreuses erreurs peuvent être relevées. La sentence retient par exemple que Florence appartient à une association de malfaiteurs depuis 2002, alors qu’elle n’est arrivée au Mexique qu’en mars 2003.

En outre, trois personnes ont été libérées dans le ranch d’Israël. Pourtant, la juge Olga Sanchez évoque quatre personnes et condamne en conséquence la Française à quatre fois vingt ans de prison. Florence est aussi condamnée pour port et possession d’armes, alors qu’aucun pistolet n’a été trouvé dans la voiture lors de son arrestation.

Autant d’erreurs qui provoquent aujourd’hui une prise de conscience croissante en France. Trois ans après l’arrestation, les efforts pour la libération de Florence Cassez sont de plus en plus importants. Aussi bien à l’Assemblée nationale, où circule une pétition auprès des députés, que sur Internet, où des groupes se sont créés sur le site Facebook par exemple. Charlotte Cassez a également ouvert un blog sur lequel elle donne quotidiennement des nouvelles de sa fille. — © Patrice Gouy, La Croix, 18 novembre 2008.

Espérons apprendre la tenue d'un jugement en appel régulier avant son prochain anniversaire. Lire aussi le blog Florence inocente, version française. On y trouve de bonnes archives. À ce propos: curieusement et sauf erreur de notre part que nous serions vraiment heureux de pouvoir rectifier, nous ne trouvons rien à propos de cette tragique parodie de justice sur le site du Monde, depuis un article pour le moins ambigu du 2 février 2006 de Joëlle Stolz qui, comme ses confrères mexicains, jugeait d'avance Florence Cassez, et un autre, inaccessible, du 8 mai 2008 relatant l'issue du procès. Malgré les occasions, par exemple celles détaillées ci-dessus, qu'aura offertes et qu'offre aujourd'hui l'actualité à ce journal toujours réputé de référence.

Question taraudante: d'où vient que certains dénis de justice emplissent les colonnes de ces prescripteurs d'opinion, avec d'indéniables et heureux effets et que, a contrario, d'autres sont durablement passés sous un silence qui en devient complice? Ici comme ailleurs, ce ne peut être l'effet du hasard, c'est forcément le résultat de noirs rapports de force.

Image: © Ronaldo Schemidt, AFP.


mardi 20 mars 2012

Ce que sait l'homme de Toulouse




Reconstituer la vie intérieure du tueur de Toulouse est certainement une nécessité pour parvenir à le mettre hors d'état de nuire. Il a forcément quelques déséquilibres psychiques graves pour passer ainsi à l'acte et se sentir seul investi d'une mission vitale pour l'humanité. Reste que sa mission a sa singularité et si la psychiatrie peut rendre compte du passage à l'acte, elle ne dit rien sur ce dont il est le symptôme. Et l'on n'a même pas tout dit en identifiant le racisme et l'antisémitisme à l'œuvre.

Question racisme, nous devons rappeler l'article premier de notre constitution: «La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion.» Malgré ses imperfections conceptuelles, il me paraît opportun que ces interdits cardinaux y demeurent inscrits, et pour l'instant en ces termes, à la lumière aussi de cet événement.

Plus avant: si les nécessités policières obligent profileurs et psychiatres à se glisser comme dans la peau du tueur pour mieux le prévenir, il demeure nécessaire de comprendre l'acte à la lumière de nos propres références. L'homme a pénétré dans la cour d'une école pour y tuer des enfants de façon tout à fait calme et déterminée, sur la foi des témoignages et des enregistrements vidéo.

Puisque nous en sommes tous à écouter les enquêteurs policiers et médicaux supputer sur ce qui agit l'homme de Toulouse, j'ajouterai ceci: les gens qu'il a tués étaient des juifs, fréquentant une école confessionnelle. Pour ces familles et leurs enfants, cette période de l'année est particulièrement chargée de sens et d'affects. En effet, les juifs sortent de la fête de Pourim (8 mars cette année), dont il ne suffit pas de dire qu'elle est la fête d'Esther ou l'équivalent du Carnaval. Il faut surtout rappeler que, fête des enfants par excellence, elle revêt les fonctions et l'importance de Noël pour les laïques d'aujourd'hui et la société civile: c'est-à-dire ce moment où, autorisé à venir déguisé à l'école dans les jours précédant Pourim, l'enfant est fêté par une instance qui dépasse l'autorité familiale et scolaire, honoré pour sa simple existence, indépendamment de sa bonne ou mauvaise conduite. Un carnaval donc, dont le prince est un enfant. Demain seulement reviendront les temps des bons points, des punitions et de l'obéissance.

Dans quelques jours, les juifs entreront dans les temps de Pessah (7 avril cette année) précédé ce 6 avril du Jeûne des Premiers-nés, en souvenir de la dixième plaie d'Égypte. De Pessah, il ne suffit pas non plus de dire que c'est l'antécédent ou l'équivalent de Pâques, sans rappeler la place centrale qu'occupe l'enfant dans les rites, et en particulier dans la lecture de la Haggada:

«On écarte le plateau avec les Matsot [galettes azymes] et on remplit la deuxième coupe. À présent, l'enfant demande: "Mah Nichtana [les Quatre Questions]?": Pourquoi cette nuit se différencie-t-elle de toutes les autres nuits?».

Tuer des enfants juifs religieux à ce moment exact de l'année, en cette veille de printemps, est lourd donc d'un autre savoir, d'un autre inconscient, chargé des références de ceux qu'on abat.

Que l'événement se soit déroulé au début du jour, devant puis à l'intérieur d'une école et non dans une rue, un supermarché, un cinéma, un bus, une fête foraine mérite aussi quelque attention spécifique. Certes, l'école est privée et confessionnelle. Si elle n'est pas précisément laïque, elle fait néanmoins partie du grand dispositif républicain d'apprentissage et de transmission des savoirs profanes. Et quelles que soient là encore les missions dont se pense investi le tueur, quels que soient ses désordres intimes, c'est l'un des visages de l'école républicaine qui est gravement atteint.

Le tueur est donc l'expression d'une haine de l'enfance et de sa simple joie d'être, et d'une haine de l'école, c'est-à-dire du savoir et de sa transmission. D'une haine du printemps, d'une haine de l'aurore.



• Mercredi 21 mars: À l'heure où j'écrivais ce texte, il n'était pas avéré, même si cela se devinait aisément, que l'auteur des tueries de Montauban et de Toulouse fût le même homme. Aujourd'hui, on peut ajouter que, non seulement quelque chose en l'homme de Toulouse «savait», mais qu'il «connaissait» aussi certains détails qui font sens. Les vérités complexes et profondément politiques auxquelles il va falloir se confronter risquent de mal s'accommoder des schémas simples en appelant au racisme ordinaire, à la folie inconsciente et à l'exploitation unanimiste des bons sentiments. Et du coup, ajouter au pied de cet article le tag Islamisme une fois de plus, une fois de trop: ce fascisme ordinaire qui, comme tous les fascismes, persécute les femmes, les homosexuels, endoctrine et torture, hait toute idée même de démocratie, se voue au culte aveugle de la mort et du chef, et une fois de plus aura montré que ses premières cibles sont tous les musulmans du monde, qu'il enfonce dans le malheur nos concitoyens musulmans et qu'il déshonore la cause palestinienne, dans l'indulgence coutumière et finalement complice de nombre de ceux qui prétendent épouser ces causes.

NB. L'occasion aussi de lire ou relire le dernier livre de Thierry Jonquet publié avant sa mort: Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte (Seuil, 2006). Ici, la meilleure note de lecture que j'aie pu retrouver sur ce roman noir qui dérangea et continue forcément de troubler le sommeil fanatique des Diplodoctus est due à Michel Baglin. Elle ne doit dispenser personne de la lecture de ce livre.

Enluminure: Juifs célébrant Pessah, Lubok, XIXe siècle.

jeudi 15 mars 2012

Hélène Cixous: Qui?



Rédactrice en chef d'un jour à Libération, Hélène Cixous a donc écrit aujourd'hui l'éditorial du journal daté du 15 mars 2012.
— Vous avez dit qui?
— Ui. Comment ne pas parler de lui, c’est-à-dire de l’Ui, Arturo Ui, cette espèce de Matamore d’aujourd’hui qui prend des cours d’éloquence pseudo-shakespearienne pour haranguer les gangs des marchands de choux-fleurs.
— Ah ! Oui, lui! Le bonimenteur qui se fait fort de vous faire acheter chaque année son épluche-légumes multi-usage nettoyeur, trancheur de vérité. Certes, c’est toujours le même carcheur, mais comme il sait enthousiasmer l’acheteur! Le recordman du bagout. Juste le temps de changer de chemise, et voilà pour le public un multihistrion: selon l’heure Matamore, Rodomont, Polichinelle et Pantalon, dix pour le prix de Toutenun. Celui qui vous fait avaler l’épluchure et le couteau.
Celui qui invite Bachar al-Assad au 14 juillet à côté d’anciens résistants.
Celui qui embrasse Kadhafi avant de lui planter un poignard dans le dos, ou bien c’est après, on ne sait plus. Voyons: le reniement, la traîtrise, ce ne sont que des excès de vitesse. Des illusions.
Allons, je vais relire Brecht et Richard III: on retrouvera les modèles immenses de cet imitateur. Je sais, nous n’avons plus le temps!
Tiens, l’autre jour, il a fait De Gaulle: «Aidez-moi!» criait-il. Mais comme l’adaptation n’était pas à l’identique, on voyait passer sur la scène comme l’ombre d’un vieux maréchal. Vous vous souvenez? «J’ai tout donné ! Même ma personne j’en ai fait don à la France.»
Qui d’autre cabriole sous le chapiteau? Ici un remake, cruel et sans poésie du terrible Assommons les pauvres de Baudelaire. Sauf qu’à la fin de cette version dégradée, le pauvre, mis en pièces, ne casse pas la figure à son assommeur, du moins pas sur cette page.
Passons. Il n’y a là qu’un seul être dont les hourras du public n’atténuent pas l’inépuisable solitude. «Aimez-moi! Encore! Encore! Encore!» crie-t-il. Et j’entends «Moi encore Moi encore! La chose publique, c’est moi!» Le pauvre homme! C’est qu’il n’est pas donné à tout Ui d’imiter De Gaulle dignement.
Et les autres? Les Autres! Vite! Réveillons l’éthique! Je ne viens à moi-même, à ma responsabilité, que depuis l’autre, nous disaient Derrida et Lévinas. Ne pas les oublier! Ne pas oublier. Ne pas laisser oublier les plus faibles, les moins nantis, les plus confiants, les plus menacés. Ne pas laisser tomber les jeunes et ne pas «assumer» d’oublier les plus vieux.
Vous vous souvenez, comme il utilisait, le pauvre homme, le mot «courage», dans la pièce?
Son courage à lui: taper fort sur les plus faibles. Avec quelle férocité, hein, on intervient dans les affaires de la Grèce. Par contre, en Syrie, on verra plus tard. Et pan! sur les chômeurs, faut dire qu’ils votent peu, tant pis pour eux. Pauvre courage. Pauvre mot: les mots ont du mal à se défendre. La langue aussi, livrée au hachoir électrique, mordue, mise en bouillie, blessée.
Il va nous falloir travailler de toutes nos forces pour panser tant de plaies. Et pour nous remettre à penser.
Il nous faut du temps pour penser aux Algéries.
Cela fait cinquante ans que nous ne trouvons pas le temps profond, patient, abondant, d’écouter tous ceux, si nombreux, pour qui le mot Algérie met le cœur à vif. Combien sont-ils? Ceux qui pleurent, ceux qui ne sont pas pleurés, ceux qui ont été obligés de se taire et qui ont envie de parler avant de mourir, ceux qui… Je pense aux 600 000 ou 700 000 morts (sans distinction d’origine) en quelques atroces années de la guerre d’Algérie. Sans oublier les 20% de la population indigène massacrés par l’armée française en 1830.
Je pense aux appelés, deux millions, je crois, de jeunes que l’on a en quelques jours ordonné tueurs. Je pense au mot «pacification». Au mot «rebelle»… Je pense aux tués, et à ceux qui sont rentrés «tus», jusqu’à présent. J’entends qu’ils veulent dire, faire la vérité. Je pense aux mutilés de l’exil et de l’exode, pieds-noirs ou musulmans: un million et demi peut-être en 62. Avec leur histoire encore blessée, pas encore soignée. Avec la douleur d’avoir goûté, du jour au lendemain, au défaut de l’Hospitalité.
Ne pas oublier. Écouter chacun. C’est long. C’est vital pour nous. Nous ne devons pas être le pays sans temps, sans mémoire, sans égard, où trop de gens se sentent, même avec des «papiers» comme on dit, traités comme des corps étrangers. J’ai peur de celui qui attise la vieille xénophobie comme un apprenti-sorcier prêt à mettre le feu à tout ce qui n’est pas Egomoi: feu sur l’Europe, feu, aveuglément, indifféremment, sur la mémoire, sur l’amitié, sur la solidarité, sur la parole donnée, sur la promesse.
[L’Ui] l’agneau, l’autre le bouc émissaire. En quelques années le carcheur est devenu une pelleteuse géante. On enfouit. On efface. Il n’y a ni passé ni avenir. Et comme le présent ne fait que passer, l’humanité pourrait bien nous manquer.
Ne pas oublier l’eau, ne pas oublier l’air. Ne pas oublier l’art. Sauver la politesse qui fait attention à autrui.
Ne pas oublier le bonheur de créer au travail, le bonheur de travailler utile et honorablement. Jamais autant qu’aujourd’hui il n’y a eu autant de gens, autant d’entre nous, privés de travail ou travaillant comme des damnés.
Ne pas oublier les Japonais du peuple, pas les gouvernants, qui inventent des centaines de réponses à la catastrophe et à l’irresponsabilité des pouvoirs gouvernementaux.
Ne pas se laisser voler les mots de la bouche et le vrai courage du cœur. Ne pas laisser Toutenun confisquer l’avenir et ses surprises.
Réveillons l’éthique, pansons la langue, évoquons les amis qui sont partis et que nous ne quittons pas. Inventons l’avenir. — Hélène Cixous, Libération, 15 mars 2012.
© Couverture de Jacques Derrida: Adieu à Emmanuel Lévinas, Galilée, 1997.

dimanche 11 mars 2012

La politique en quarantaine




Il paraît que chaque jour apporte sa mauvaise nouvelle. C'est en effet une mauvaise nouvelle que la planète soit menacée d'un changement climatique qu'elle ne supportera pas; que la crise économique et sociale compromette la simple vie de mes enfants dans la décennie qui vient, sans parler de mes petits-enfants; que mon pays, la France, souffre tous les jours de la désindustrialisation, de la déqualification et du déclassement; qu'autour de moi, le le mot même d'Europe devienne un épouvantail; que les gouvernements soient de plus en plus des commis au service de puissances qui ne les élisent pas; que soient relativisés par nos Diplodoctus et leur petit Monde certains universaux comme la démocratie et les droits des hommes et des femmes; que des puissances politiques qui rejettent explicitement ces références (Russie, Chine par exemple pour être clair) suscitent et confortent partout des Pères Ubu — «Avec ce système, j'aurai vite fait fortune, alors je tuerai tout le monde et je m'en irai» —; que le conflit du Moyen-Orient soit devenu la nouvelle guerre de cent ans; que, sur tous les continents, des dictateurs et des imposteurs emprisonnent, torturent et assassinent des consciences vigiles et des peuples entiers. Oui, chaque jour m'apporte ses douleurs et me rend le temps plus pesant.

Mais à quarante jours de l'élection présidentielle de mon pays, ma mauvaise nouvelle est le silence complet de ces candidats sur toutes ces questions. Et le mépris qu'ils me signifient à force de me jeter ainsi quelques os à ronger: le 14 juillet, le mariage gay, la «civilisation», la viande halal, ou la présence du mot «race» dans la Constitution. Chaque jour qui passe m'assène la même mauvaise nouvelle: l'un fait tout pour perdre et ce serait tant mieux si cela n'incitait l'autre à ne rien faire, ne rien dire, ne rien penser, si soucieux de ne rien compromettre qu'il se met prudemment en congé de toute articulation, et c'est tragique. Je me sens traité comme un être privé de raison.

Un mot tout de même sur cet Article Premier de la Constitution, qui dit in extenso: «La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. Son organisation est décentralisée. La loi favorise l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives, ainsi qu’aux responsabilités professionnelles et sociales.» Comme tout le monde, je connais les difficultés du mot «race». Mais à les couper ainsi de tout contexte et de toute intention, le mot «origine» et «religion» ne me semblent guère plus univoques. Je tiens simplement à ce que ma Constitution continue d'une façon ou d'une autre à inscrire en Article Premier l'interdiction de toute discrimination sur la couleur des peaux, la forme des crânes, — têtes rondes têtes pointues —, la texture des cheveux, la courbure des nez et la présence ou l'absence de prépuce. Je prendrai pour une très mauvaise nouvelle la suppression de cet interdit et ne saurai plus très bien ce que voudra alors dire être antiraciste. Moi aussi mon Jaurès: «Je n'aime pas les querelles de race, et je me tiens à l'idée de la Révolution française, si démodée et si prudhommesque qu'elle semble aujourd'hui, c'est qu'au fond il n'y a qu'une race: l'humanité». Depuis le temps des Lumières, les lois ont aussi un esprit.

© Gravure, signée Pérot. G. Bruno (Augustine Fouillée née Tuillerie, sous ce pseudonyme en hommage à Giordano Bruno): Le Tour de la France par deux enfants, 1877.

mardi 6 mars 2012

Frederick Wiseman: Crazy Horse (2011)




Frederick Wiseman est l'auteur de quarante films en plus d'un demi-siècle, principalement centrées sur les réalités de son pays, les États-Unis en ces décennies décisives. Le cinéaste aime aussi Paris qu'il connaît depuis sa jeunesse, où il a souvent travaillé pour son cinéma et pour le théâtre, et où il réside une bonne partie de l'année. Nous publierons prochainement un ouvrage complet sur l'ensemble de son œuvre. Tenons-nous en aujourd'hui à son dernier film sorti en 2011, Crazy Horse, qu'après La Danse / Le Ballet de l'Opéra de Paris, les éditions Montparnasse rendent disponible en DVD et en Blu-ray. Le livret d'accompagnement est confié à Pierre Legendre, pour un texte: Un théâtre de nus habillés de lumière, et pour une conversation avec Frederick Wiseman.
Frederick Wiseman: Crazy Horse (2011). — Inventeur du Crazy Horse en 1951, Alain Bernardin (1916-1994), était un homme d'affaires, mais habité d'un zeste de folies et en quête d'une filiation noble: «Pas de plumes, Pas de parure extravagante. Je travaille sur le corps des femmes comme ont travaillé les sculpteurs ou les peintres. En somme, j'aurais voulu être Modigliani». Et comme les mythes l'exigent de tout créateur, d'une main de fer il mena ses innombrables modèles.

L'établissement appartient aujourd'hui à un consortium belge dirigé par Philippe Lhomme, qui a confié son administration à Andrée Deissenberg, venue du Cirque du Soleil. Après plusieurs années de stagnations et de querelles entre héritiers, le Crazy Horse doit redevenir un lieu mythique et lucratif à la fois, sous la pression de ses nouveaux actionnaires. Ils ont donc choisi de célébrer en 2011 son soixantième anniversaire avec Désir. Voilà les filles prises en mains par le chorégraphe et danseur Philippe Decouflé, bien connu pour ses mises en scène d'événements spectaculaires. Un autre personnage de la vie parisienne, le photographe et danseur Ali Mahdavi, lui apporte son concours comme directeur artistique. Le film se charge de montrer plus précisément les différents rôles, confusions et répartitions.

Andrée Deissenberg a permis à Frederick Wiseman de tourner les répétitions du spectacle et les coulisses du théâtre. Elle témoigne: «Frederick Wiseman fut le témoin discret et perspicace du travail de création, des frustrations, des doutes mais aussi de l’exaltation et des joie liées à celle-ci. Réinventer le Crazy était un réel challenge et Frederick Wiseman a su capter ces moments historiques avec tendresse et discernement».

En effet, le cinéaste reste constant dans l'estime et l'écoute qu'il apporte à tous les individus dont il témoigne, quelles que soient leurs positions sociales, leurs apparentes limites intellectuelles ou morales, où même les divergences qu'on devine parfois mais dont il prend soin de ne jamais accabler les personnes. Cependant, en abordant cette troisième institution parisienne, après La Comédie-Française ou l'Amour Joué (1996) et La Danse / Ballet de l'Opéra de Paris (2009), les désirs du cinéaste sont plus diversifiés et plus contradictoires.

C'est d'abord l'occasion, comme dans Boxing Gym (2010), de s'offrir un décor, des lumières, des techniciens, un agencement, d'une sophistication dont il ne pourrait financer le premier projecteur ― «Le film a coûté cent quarante mille euros. Le budget déjeuner pour un film d'Hollywood. Mais il faut les trouver, c'est difficile, même pour moi. Ici, heureusement, Canal + m'a donné l'argent». Et un ensemble d'actrices et d'acteurs hors de ses moyens, bien plus érotiques dans leurs loges, dans les pauses, dans les répétitions que le soir du spectacle sur la scène.

Son adoption de la caméra vidéo haute définition depuis La Danse fait ici merveille. Magnifiant lumières, couleurs, textiles, plastiques et plexiglas, miroirs, les reflets narcissiques ou créateurs d'étranges monstres, enregistrant fidèlement arlequins kaléidoscopes, effets spéciaux, projections sur transparences, vertiges cinématiques venus du Optical art, ses images prolongent le cinéma expérimental américain, comme issues de la grande école de Paul Jeffrey Sharits (1943-1993) ou même des inventions pionnières de Len Lye (1901-1980).

De même, Wiseman est attentif à élaborer de ces plans de pur cinéma que ne verront jamais les spectateurs depuis leurs tables et leurs sièges: cuisses, jambes, croupes, dos cambrés jusqu'à leur disparition en vagues d'un océan ou en dunes d'un désert, pieds haut perchés dans des escarpins Louboutin, ou en groupes serrés de près. Toute cette grammaire du corps en morceaux que Wiseman avait déjà explorée dans le monde voisin de Model (1980) et dans la cellule à tout faire de Seraphita's Diary (1982) se chargerait de l'irréalité du dessin animé si elle ne figurait aussi la silencieuse résistance des corps à devenir objets. Elles perdent ici jusqu'à leurs noms, pour ne plus répondre qu'à de violentes et interchangeables impositions: Lumina Klassika, Zula Zazou, Fiamma Rosa, Nouka Karamel, Zonnie Rogène, Volta Reine, Lady Pousse-Pousse, Loa Vahina, Jade Or, ou Psykko Tico, sans les citer toutes.

Alors, mouche sur le mur durant onze semaines et dès le second jour, ce cinéaste les a côtoyées aussi en pied, ailleurs que sur scène ou en séances d'essais, enregistré leurs rires devant un bêtisier de télévision où de grandes étoiles de la danse russe se cassaient la figure, et leurs débats sérieux face à un Decouflé à la dérive. Soudain ces corps réunis au repos pensent bien. Quand un cinéaste croise enfin des femmes, elles savent à leur tour le reconnaître, témoigner après coup: «En quelques images, Wiseman nous fait comprendre les nécessités du budget d’une revue et les exigences de la création. Nous autres danseuses, n’avions pas conscience de ces données, même lors de nos réflexions en réunions de travail».

Dans la bonne tradition du faux chic pour riches et touristes, le spectacle s'appelle Désir, mais la vraie question est celle de l'expression et de la suggestion de différents fantasmes, des plus évidents aux plus clandestins:

― Fantasmes des spectateurs qui doivent trouver un suffisant appel pour dépenser tant d'argent. Une place debout au bar coûte soixante-dix euros et un box privé VIP commence à mille euros. Sans oublier les breloques, les produits dits dérivés et les photographies de soi immortalisant leur passage, aussitôt tirées à la pelle sur des machines semi-industrielles.

― Fantasmes du metteur en scène qui, sous l'idéal rationalisé de la création artistique, doit trouver en lui des pulsions en accord avec les axes de l'établissement: culte du lesbianisme et de la masturbation, jamais d'hommes sur scène sauf dans des intermèdes réservés pour eux seuls, c'est à ce prix que les femmes peuvent constituer la moitié séduite de l'assistance. Car il s'agit ici de partir des femmes pour toucher les femmes d'abord et par elles emporter les hommes par les deux bouts. Formaté par les codes de la nuit, le matois Ali Mahdavi livre les références: «Saint-Laurent, Marlène Dietrich, Helmut Newton», et situe modestement son apport: «La légitimité est à Philippe. Disons que je suis plus attentif que lui aux costumes et à tout ce qui touche à la mise en scène de soi-même». Reste à Philippe Decouflé, selon ses propres mots, à «chapeauter l'ensemble de la cohérence».

― Fantasmes des danseuses, car quel autre démon pousse ces colombes à se soumettre aux crocs d'une audition d'une rare cruauté où, en rang comme du bétail ― Wiseman avoue avoir pensé à Meat (1976), son film sur les abattoirs du Colorado, en tournant cette séquence ― elles consentent à se cambrer et à se tourner pour montrer leur croupe à de chuchotants Cerbères, avec l'évidente ambition de chercher davantage que de quoi vivre, dans ce microcosme dont elles savent, et désirent sans doute, la rigueur morale et la censure sexuelle? Alors l'une d'elles peut murmurer, en russe: «Moi, je ne suis qu'une ombre et vous une clarté». Et toujours au fond la mise à mort de l'objet du désir, quand une femme entravée dans les liens descend lentement au fond de l'océan: «Se noyer est un bonheur» susurre la diseuse russe.

― Fantasmes enfin des actionnaires, d'enrichissement sans fin et de pouvoir maximal: «Le Crazy Horse ne ferme jamais», trouvant, eux, leur traduction dans la réalité, par la manipulation indirecte d'une douzaine de femmes nues déléguée à tous ces rêveurs, la maîtresse-femme, les deux artistes en renom et le discret contrepoint des machinistes et de leurs treuils et cintres, tapis roulants, orgues à lumière, consoles, ordinateurs. Mais attention: «ils ne payeront jamais soixante personnes à ne rien faire».

Dans son corps et dans sa voix même, la costumière et créatrice parisienne de lingerie de luxe Fifi Chachnil incarne exactement ce dédoublement entre fantasmes et réalités. Habillée en écolière et parlant de façon enfantine lorsqu'elle s'adresse à l'une des filles de la troupe, c'est en tailleur noir qu'elle menace Philippe Decouflé de démissionner s'il continue ainsi à changer d'idée toutes les semaines: «On ne déconne pas avec les filles toutes nues». Si Make me crazy est le slogan de la maison et le mot d'ordre donné à Philippe Decouflé, elle ne lui reconnaît pas le droit de l'appliquer sur elle.

Ici comme chez lui, Wiseman ne cesse d'interroger l'institution, ses rouages politiques et économiques, ses contraintes et ses roueries, son travail, ses performances et ses réussites. Et dans le même temps, l'apprivoisement de la caméra vidéo a certainement accompagné une évolution plus contemplative de son regard. Après tout, l'homme a parfois le droit, dans cette ville qu'il aime ― encore que le film ne soit sorti que dans dix-neuf salles en France ―, d'en jouir sans être condamné à se soumettre à ceux qui exigent de lui conformité à leur Wiseman, une caricature fondée sur une ignorance parfois encyclopédique de son œuvre.

L'homme de cinéma témoigne des jeux du théâtre dans les institutions sociales. L'homme de théâtre aborde ici l'illusion théâtrale comme une expérience de vie, sans la charger outre mesure de la mission de nous aider à comprendre le vaste monde, ce dont plus de trente autres films ont su si bien s'acquitter.

© Frederick Wiseman: Crazy Horse (2011).

vendredi 2 mars 2012

Actualité d'Alexis de Tocqueville




Ce discours a été prononcé par le député normand Alexis de Tocqueville à la Chambre des Députés le 27 janvier 1848. On en lira de plus larges extraits dans les archives de l'Assemblée nationale. La Révolution de 1848 a éclaté le 22 février, moins d'un mois plus tard. Au-delà, comme disait Giuseppe Tomasi di Lampedusa, mais à propos de Stendhal, on n'en a pas fini avec Alexis de Tocqueville.

Je crois que nous nous endormons sur un volcan. — Si je jette, messieurs, un regard attentif sur la classe qui gouverne, sur la classe qui a des droits et sur celle qui est gouvernée, ce qui s'y passe m'effraie et m'inquiète. Et pour parler d'abord de ce que j'ai appelé la classe qui gouverne, et remarquez bien que je ne compose pas cette classe de ce qu'on a appelé improprement de nos jours la classe moyenne mais de tous ceux qui, dans quelque position qu'ils soient, qui usent des droits et s'en servent, prenant ces mots dans l’acception la plus générale, je dis que ce qui existe dans cette classe m'inquiète et m'effraye. Ce que j'y vois, messieurs, je puis l'exprimer par un mot: les mœurs publiques s'y altèrent, elles y sont déjà profondément altérées; elles s'y altèrent de plus en plus tous les jours; de plus en plus aux opinions, aux sentiments aux idées communes, succèdent des intérêts particuliers, des visées particulières, des points de vue empruntés à la vie et à l'intérêt privés. [...]

Or, qu'est-ce que tout cela, sinon une dégradation successive et profonde, une dépravation de plus en plus complète des mœurs publiques? Et si, passant de la vie publique à la vie privée, je considère ce qui se passe, si je fais attention à tout ce dont vous avez été témoins, particulièrement depuis un an, à tous ces scandales éclatants, à tous ces crimes, à toutes ces fautes, à tous ces délits, à tous ces vices extraordinaires que chaque circonstance a semblé faire apparaître de toutes parts, que chaque instance judiciaire révèle; si je fais attention à tout cela, n'ai-je pas lieu d'être effrayé? N'ai-je pas raison de dire que ce ne sont pas seulement chez nous les mœurs publiques qui s'altèrent, mais que ce sont les mœurs privées qui se dépravent? (Dénégations au centre.)

Et remarquez, je ne dis pas ceci à un point de vue de moraliste, je le dis à un point de vue politique; savez-vous quelle est la cause générale, efficiente, profonde, qui fait que les mœurs privées se dépravent? C'est que les mœurs publiques s'altèrent. C'est parce que la morale ne règne pas dans les actes principaux de la société, qu'elle ne descend pas dans les moindres. C'est parce que l'intérêt a remplacé dans la vie publique les sentiments désintéressés, que l'intérêt fait la loi dans la vie privée.

On a dit qu'il y avait deux morales: une morale politique et une morale de la vie privée. Certes, si ce qui se passe parmi nous est tel que je le vois, jamais la fausseté d'une telle maxime n'a été prouvée d'une manière plus éclatante que de nos jours. Oui, je le crois, je crois qu'il se passe dans nos mœurs privées quelque chose qui est de nature à inquiéter, à alarmer les bons citoyens, et je crois que ce qui se passe dans nos mœurs privées tient en grande partie à ce qui arrive dans nos mœurs publiques. [...]

On dit qu'il n'y a point de péril, parce qu'il n'y a pas d'émeute; on dit que, comme il n'y a pas de désordre matériel à la surface de la société, les révolutions sont loin de nous. Messieurs, permettez-moi de vous dire, avec une sincérité complète, que je crois que vous vous trompez. Sans doute, le désordre n'est pas dans les faits, mais il est entré bien profondément dans les esprits. Regardez ce qui se passe au sein de ces classes ouvrières, qui aujourd'hui, je le reconnais, sont tranquilles. Il est vrai qu'elles ne sont pas tourmentées par les passions politiques proprement dites, au même degré où elles ont été tourmentées jadis; mais ne voyez-vous pas que leurs passions, de politiques, sont devenues sociales? Ne voyez-vous pas qu'il se répand peu à peu dans leur sein des opinions, des idées, qui ne vont point seulement à renverser telles lois, tel ministère, tel gouvernement, mais la société même, à l’ébranler sur les bases sur lesquelles elles reposent aujourd'hui? Ne voyez-vous pas que, peu à peu, il se dit dans leur sein que tout ce qui se trouve au-dessus d'elles est incapable et indigne de les gouverner; que la division des biens faite jusqu'à présent dans le monde est injuste; que la propriété y repose sur des bases qui ne sont pas des bases équitables? Et ne croyez-vous pas que, quand de telles opinions prennent racine, quand elles se répandent d'une manière presque générale, quand elles descendent profondément dans les masses, elles amènent tôt ou tard, je ne sais pas quand, je ne sais comment, mais elles amènent tôt ou tard les révolutions les plus redoutables? Telle est, messieurs, ma conviction profonde; je crois que nous nous endormons à l'heure qu'il est sur un volcan (Réclamations); j'en suis profondément convaincu (Mouvements divers). [...] — Alexis de Tocqueville. Extraits du discours à la Chambre des Députés, le 27 janvier 1848.