Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


lundi 19 mai 2014

Film 39: Notes sur le cinématographe VI. La montreuse d'ombre, 2' 50


      29 janvier 2013, op. 48. — Premier volet d'un diptyque, parti d'un hommage à un beau livre de Jacques Aumont, Le Montreur d'ombre, dont il emprunte lui-même le titre et une jolie réflexion du cinéaste Aki Kaurismäki, un Finlandais à qui il est inutile de promettre la Lune. Ce sont aussi deux nouvelles "Notes sur le cinématographe" VI et VII.


samedi 17 mai 2014

Film 38: Notes sur le cinématographe V. Ce que peuvent nos corps, 8' 54.


      23 janvier 2013, op. 47. — Rapprocher n'a jamais voulu dire: c'est pareil. Au contraire, on ne peut rapprocher ensemble que deux images lointaines. Pour attirer l'attention sur les différences. Ici, les distinctions sont assez simples et nul ne pourra nous accuser de voir des fascistes partout, ce qui est une des formes les plus répandues aujourd'hui de la dépolitisation massive. Au contraire, nous avons peut-être ici l'occasion de mieux saisir ce que sont les faux et les vrais langages, et comment les mots du politique saisissent différemment les corps. Cinquième exercice sur les moyens du cinématographe.


jeudi 15 mai 2014

Film 37: Notes sur le cinématographe IV. Retour son: 5'17

      8 janvier 2013, op. 46 (5'17). — On connaît l'effet Kuletchov: comment, selon les successions d'images (trop rapidement appelées montage, mais c'est une autre histoire sur laquelle il faudra bien revenir), une même image — en l'occurrence le portrait inexpressif d'Ivan Mosjoukine — peut induire des interprétations différentes de son contenu. Peut-il en être autant du rapport entre les images et les sons. C'est ici la tentative.


     Bonus: Le film de Lev Kuletchov (1922), extrait d'un documentaire espagnol Amar el cine (45").


dimanche 11 mai 2014

Film 36: J'attendais Pénélope, 28'11

      2 janvier 2013, op. 45 (28'11). — À la fin de l'année dernière, l'artiste et auteur Olga Theuriet nous a autorisé à filmer un de ses gestes de création au magique premier étage du café de la Mairie, place Saint-Sulpice à Paris. Se réalisant sous nos yeux, ce moment de silences et de paroles ne doit rien au hasard qui, lui, s'empare des images, de la lumière et de l'heure, des circonstances et des voix de passage.



samedi 10 mai 2014

Film 35: L'expansion des choses infinies, 3'11

      25 décembre 2012, op. 43 (3'11). — Certaines pierres vivent avec une grande force. À mieux y penser, à mieux y voir, c'est peut-être l'espace qui n'est pas vide et qui est la vraie sculpture. L'entendre respirer, sérénité apprise avec le temps. Église Saint-Étienne-du-Mont, Paris. Quant au titre, le moment de lire ce chant immense:

La nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles;
L'homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l'observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
— Et d'autres, corrompus, riches et triomphants,

Ayant l'expansion des choses infinies,
Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens,
Qui chantent les transports de l'esprit et des sens.


vendredi 9 mai 2014

Film 34: Le geste roumain, 2'33

24 décembre 2012, op. 42 (2'33). — Loin dans ma jeunesse, une dette vitale à un jeune médecin roumain qui sauva la vie à un jeune touriste au pays de l'hospitalité reine mais alors aussi de Nicolae Ceauscescu, qui lui fit payer fort cher ce geste d'amour et sans doute d'autres. Plus près, d'autres gens de là-bas qui témoignent toujours de la profonde beauté de ce peuple. Alors, de passage à Paris, en l'église 9bis rue Jean de Beauvais, cette halte en leur honneur.


mardi 6 mai 2014

Philippe Méziat: The Fear, de Richard Cottan, 2012



      The Fear. —Une mini-série qui en vaut largement une autre tant, parmi les maxi-, l’hypertrophie du temps peut provoquer des étirements propices à la fatigue, si ce n’est au sommeil. Passons. Mais c’est déjà un (bon) point acquis. Car avec The Fear on n’a pas toujours peur, mais on ne s’ennuie pas. Quand on aura dit que l’interprétation du personnage central (Richie Beckett) est confiée à l’excellent Peter Mullan, on aura déjà indiqué au lecteur l’un des arguments qui incite à la vision. Mais il y en a d’autres, et pas des moindres.

      Sur la côte sud est de l’Angleterre, Brighton est une station balnéaire très fréquentée, connue pour ses monuments quelque peu extravagants, et pour une jetée actuellement en friche, suite à un incendie aux causes mal connues. C’est justement là que commence le film (on peut assimiler en effet la série à un film qui durerait plus de trois heures, ce qui n’a rien d’exceptionnel), quand Richie Beckett exhibe le gros chèque qu’il vient de signer pour le projet de reconstruction de la jetée. Sorte de parrain de la pègre locale, il est à la fois à la tête de commerces légaux florissants, et touche sa dîme sur l’ensemble de ceux qui le sont moins, drogue et prostitution entre autres. Trente ans que ça dure: une situation bien assise, une femme qui touche à l’art contemporain par une galerie en vue, deux fils qui se la coulent douce, évidemment bâtis sur deux modèles opposés: Matty, doué, intelligent, réfléchi, obéissant, et Cal, tête en l’air, fonceur, frondeur, passablement obsédé par les femmes et néanmoins marié et père de famille. Ils ont emprunté chacun des traits au père, et ce dernier ne peut donc renier aucun de ses deux rejetons. C’est la coexistence de ces traits opposés qui va poser problème, à la fois entre les frères, et dans l’âme et le corps de Richie lui-même.

      L’affaire se noue quand on comprend qu’il présente de curieux symptômes d’oubli du passé immédiat, ainsi qu’une fâcheuse tendance à la violence incontrôlée, qui ne vont pas tarder à se préciser et prendre forme d’une démence précoce, dont la forme — classique de nos jours — est celle de la maladie d’Alzheimer. Tout pourrait aller vers une fin triste mais banale si d’inquiétants nouveaux arrivants (kosovars, ou albanais) ne venaient semer le trouble en réclamant une part du gâteau, au motif qu’ils viennent d’arriver et que leur fraîcheur physique et leur capacité de nuire mérite bien une compensation pour être tenue en respect. Formant avec la triade de base une sorte de miroir, c’est leur insistante brutalité qui va faire avancer l’intrigue. Et si Cal — qui a imprudemment engagé avec eux des tractations (au nom du père!) et a laissé son ADN sur le corps d’une prostituée dont on lui renvoie la seule tête afin de lui faire entendre qu’il doit tenir parole — hésite entre leur rentrer dans le lard manu militari et passer des accords avec eux pour le business, Matty comprend vite qu’il faut traiter si l’on veut survivre, et agit en ce sens auprès de Richie. Lequel, je l’ai dit, est divisé en lui-même comme le sont ses fils entre eux, et ne peut donc rien décider de sûr et de constant. Sans compter sa maladie naissante, qui ne va pas tarder à s’aggraver, et le faire replonger dans un passé vieux de trente ans, où les souvenirs incertains se bousculent, où des gestes regrettables lui reviennent en mémoire, quand ce ne sont pas les compromissions illégales qui l’ont conduit à sa fortune, et à son règne de roi de la pègre locale. Rien ne viendra arranger les choses, si ce n’est l’issue fatale dont je vous laisse le plaisir de la découverte, car quand on croit avoir tout compris, reste quand même une part d’inconnu non négligeable!

      Série attachante pour de très nombreuses raisons. La plus importante étant que la «confusion» (titre des deux tableaux que la femme de Richie songe à acheter à son amant, et qu’elle installe dans leur maison afin de juger de leur valeur in situ) est rendue dans le jeu de Peter Mullan d’une façon très exceptionnelle. En effet, en de nombreux moments, il parvient à transmettre au spectateur l’indécision dans laquelle se trouve le héros, à un point tel qu’on ne sait pas si Richie joue le jeu de celui qui a perdu la mémoire, ou si réellement il est atteint des symptômes d’Alzheimer. Autrement dit nous sommes, comme le héros lui-même, divisés entre la certitude que tout ne va pas bien dans sa tête, et l’idée que finalement ça ne va quand même pas si mal que ça. Ce fading est restitué avec brio et il nous «déplace» à de nombreuses reprises, nous renvoyant dans les cordes quand nous croyons avoir saisi quelque chose de la supposée vérité. La question sous-jacente ici est celle de la rationalité des actes: les héros de romans, de films, sont-ils supposés agir selon des motivations rationnelles (qui expliquent qu’on puisse les comprendre, donc nous identifier à eux) ou bien sont-ils les jouets de passions folles, ce qui les rendraient imprévisibles, et en un sens les éloigneraient de nous? Les règlements de comptes mafieux sont-ils soumis à des calculs rationnels, ou sont-ils du registre de l’irruption de la folie dans les comportements humains? Au-delà, on peut étendre la même question à la vie réelle: ceux qui nous gouvernent, ceux qui sont en place de maîtres, ont-ils en tête quand ils agissent des motifs rationnels comme ils tendent à le faire croire, ou sont-ils, en puissance ou en acte, des malades mentaux? On touche là à des questions que Shakespeare avait constamment abordées dans son théâtre, et parfois la question ontologique d’Hamlet rejoint celle de la quiddité beckettienne. «Qui suis-je?» se demande Richie (Beckett), quand Hamlet, plus radical, se questionne quant à son être même. Le point commun étant qu’il y a bien quelque chose de pourri dans le fonctionnement politique des cités, des républiques. Et des monarchies constitutionnelles.

      Bien que la trame narrative du film ne laisse place qu’à un suspens léger, les questions posées par l’évolution du personnage central tiennent en éveil. Ajoutons une qualité d’attention à l’histoire du cinéma non négligeable, même si les allusions à Hitchcock, manifestes à la moindre scène de douche ou à l’escalade du moindre escalier sont un peu appuyées. On a dit que les «Albanais» (je ne peux m’empêcher de penser à Mozart et à Cosi fan tutte  quand il est question d’Albanais) avaient été traités de façon grossière. Ils sont en effet présentés comme tout uniment violents, et leurs relations familiales ne sont pas analysées avec la même attention que dans le cas de la famille Beckett. Mais leur rôle dramatique les place en position de révélateurs des contradictions de ce qui se passe chez les  nantis, et on ne leur demande pas plus, sauf à transformer la série en documentaire sur les migrations en Europe au XXIe siècle! L’image est soignée, les cadrages serrés sur Richie Beckett, souvent répétés, restituent quelque chose de l’angoisse qui le traverse à l’idée qu’il est en train de se perdre, et, de-ci de-là, de belles utilisations de l’architecture de la ville, comme cette célèbre grande roue, qui ne manque pas de tourner. Et en effet, c’est bien là la question. — Philippe Méziat.

      Série de quatre épisodes, réalisée par Richard Cottan, diffusée sur Channel Four en 2012, et interprétée par Peter Mullan, Anastasia Hille, Harry Lloyd, Paul Nicholls. Deux DVD, éditions Montparnasse, sortie le 6 mai 2014, 20 euros.

      © Visuel: Peter Mullan, dans The Fear de Richard Cottan, 2012. Éditions Montparnasse.